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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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au pied de la vie (le front touche le ciel)
dimanche 9 juin 2013
Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer,
le petit valet,
suivant l’allée dont le front touche le ciel.
s’il n’y avait entre moi et le ciel, toute la distance entre moi et le ciel impossible à dire ou mesurer, et s’il n’y avait entre moi et la mer abandonnée de la terre abandonné, je le serais bien, aussi.
deux petits vieux, devant moi, sous le pont d’un métro, se tiennent le bras, et avancent dans la fragilité que donne l’âge où le moindre pas pourrait être le dernier, alors il faut bien choisir où le poser, de là les tremblements peut-être (quand je me retournerai à leur niveau ensuite, je verrai que les tremblements viennent aussi de l’alcool, l’alcool jusque dans leurs yeux, cette douceur d’enfance qu’elle donne aux vieillards les plus proches de la fin), et derrière eux, j’avance moi aussi, je vais les dépasser mais j’attends un peu que l’allégorie prenne plus de place en moi, jusqu’au sourire, jusqu’à la cruauté, jusqu’à la douleur qui m’enveloppera tout entier jusqu’à la fin du jour quand j’y repenserai.
j’ai regardé tout à l’heure le calendrier des jours, celui de l’an dernier - j’ai essayé de mesurer la route, elle s’en allait.
comme au pied de la vie, je ne sais qui défie qui - la vie ou mon corps levé au-dessus d’elle pour la voir, au-dessus de mon reflet de cheveux épars, mon reflet qui tremble de toutes leurs forces, à cause des cailloux peut-être jetés là-bas, ou des larmes du ciel aussi qui le trouent, j’en suis couvert, sont-ce les miennes
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l’autel (rue Ponscarme)
mercredi 5 juin 2013
Comme au pied d’un autel il a dû déposer cette feuille, je ne sais pas, je n’ai rien vu, pas son ombre s’enfuir loin et c’était peut-être des heures après, mais quand je passe elle est là, déposée là à cause peut-être du mot mal griffé sur la planche, rue Ponscarme ou parce que c’était là qu’il le voulait, ou bien il l’aurait déposée plus loin et le vent jusqu’ici l’aurait poussée pour moi, ou bien, ou bien, mais cela ne m’appartient pas, j’ai lu les mots sur la feuille et je suis parti, j’ai tendu l’appareil, une fois deux fois, trois fois, trois fois tremblée l’image tant pis je suis parti c’était si impossible de demeurer là, comme devant le sacrifice on prend pitié pour celui qui tient le couteau, et on prie pour lui.
J’aurais voulu prendre dans mes bras le garçon qui était venu jusque là, rue Ponscarme et je lui aurais dit, ce que j’ignorais, qui était Ponscarme, graveur de l’empereur et des ministres, et qu’avec son ciseau il modelait des visages dans les pièces, je lui aurais dit ce que valent ces pièces aujourd’hui, rien, qu’un mourant à qui on les placerait sur les lèvres et les yeux fermés resterait à quai, je lui aurais dit pour ta douleur je n’ai pas la monnaie non plus, je n’ai rien que toi, alors je l’aurais serré davantage, rue Ponscarme, lui disant que ce n’était pas cela qui était pur, que la rue ne l’était pas ni cette vie, qu’il s’y était sali à force de cette lumière, mais que cette impureté l’avait lavé aussi d’elle-même, que sa beauté était pour toujours dans ce geste désormais lié à lui comme son corps, je lui aurais dit cela, le corps serré contre moi, les cheveux trempés de mes larmes, il aurait peut-être dit tais toi,
j’aurais voulu lui dire qu’il était sacré, et de cela il ne serait jamais sauvé, que c’était là son salut : de n’être jamais sauvé d’être sacré, qu’il lui faudrait tant d’années pour comprendre la lumière de la rue ce soir-là, qu’il n’avait d’ailleurs pas besoin de la voir longtemps pour la comprendre, j’aurais voulu lui dire : ta vie est sacrée parce que cette lumière l’est aussi sur ton visage, j’aurais voulu pleurer sur lui pour ne pas avoir à continuer à dire les mots qui ne servent à rien d’autre, ou alors j’aurais répété, tu es sacré dans la déchirure que tu portes, l’été brûlant qui vient n’oubliera jamais l’hiver, j’aurais répété les mots écrits sur la feuille, jusqu’à l’illisible de celui qui termine la dernière ligne, et j’aurais peut-être dit, pleure pour moi, aussi, un peu, si tu le veux, je t’en supplie.
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au mois de juin (mais voilà, à la fin)
samedi 1er juin 2013
Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Énormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?A. R.
Tout ce mois sur les routes, et finalement je n’ai pas cessé d’être sur le retour, comme si je n’avais finalement fait que revenir – et je suis revenu ; je n’étais pas parti, je ne partirai pas, ce n’était pourtant pas faute de. À la fin du mois de mai, c’est toujours avril, mars, toujours la même pluie (ce n’est pas la même pluie) dans le même ciel un peu plus long à se coucher, et dehors le noir, dans les nuages. Si le temps a passé, je le vois dans les lilas en fleurs sur la place : je ne les ai pas vus éclore, et mes cheveux ont poussé sans moi.
De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?...A. R.
Dans les trains, ouvrir assembler affermir les chantiers - après l’écriture de la pièce, et jusqu’à l’hiver dernier, je n’avais pas vraiment pu. Le train aide aussi dans l’emportement à aller au-devant de soi (même si toujours dans les gares, toutes les mêmes, l’alentissement soudain est si fort, et l’impression d’attendre, de l’attente pure, alors qu’il faudrait). Puis, le site a été fermé, je ne sais aps vraiment pourquoi : encore ces moments de retraits imposés dans l’écriture et il faut les accepter. Dans le chemin de dépouillement de ces jours et les renouements, prendre la part de tendresse, de violence, d’évidence. Regarder la ville, regarder la terre : oh comme ce qui y pousse n’est pas seulement verticalement du sol au ciel, mais dans le chemin qu’on épouse comme on se fiance, tendre vers ce qui se repousse à chaque pas, qu’on nomme cela horizon ou la mer, ou demain peut-être si, un jour, demain a lieu.
Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,
Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,
Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !A. R.
Jamais sûr, non, que ce lieu de soi existe, et d’habiter au présent nous rend auprès de ce lieu plus fragile, plus sûr aussi que c’est en soi qu’on l’inventera, la possibilité du lieu d’ailleurs. Où habiter ? (peut-être la réponse est là : un espace intérieur). Si l’écriture est dans sa violence, la déchirure et l’évidence, ce n’est pas qu’elle soit naturelle ou contrainte, mais c’est qu’elle est une manière comme une autre, ni privilégiée ni secondaire, d’éprouver les soubresauts de soi et de les provoquer, qu’à la fin on ne sache rien. Comme on lève les yeux au ciel fait basculer le soleil, ou que le regard sur les oiseaux les fait traverser, et dans les augures on ne lirait rien d’autre que la couleur de nos yeux, et au sexe du soleil respirer notre propre désir.
— Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !
A. R.
Tant que cette histoire est la nôtre, tant qu’elle pourra être la mienne, ce ne sera jamais qu’une histoire toujours différente chaque nuit qu’on la rêve, d’un jour si jeune quand il se lève, qu’il s’éparpille, et aveugle tant que les larmes qu’on répand sur le sol pour le nourrir sont toujours ce qui font ouvrir nos yeux, et dans les mains, toute la force du jour qu’on reçoit pour l’accomplir.
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regarde le ciel (et le Mistral tomber)
mercredi 22 mai 2013
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comment je pourrais le dire (ainsi)
samedi 11 mai 2013
comment le ciel, et le jour ensemble, et comment marcher quand la ville partout est levée devant soi de murs de verre, comment dire le verre quand il n’est plus qu’un mur et le mur quand on le rêve de terre et qu’on y plongerai les pas pour en marcher la durée : comment ; comment aller jusqu’à l’endroit où faire la chaîne pour dire nous faisons la chaîne et ici nous disons à qui je tiens la main et dans la main de qui je suis tenu, comment quand il faudrait ici lire chaque pont pour vérifier son nom et qu’il ne s’y trouve pas,
comment la terre ronde et de qui, et comment le nommer celui qui y sortira nu, notre enfant,
et comment le vêtir, et comment le nourrir, et comment lui dire : ici est l’endroit où tu vis, prends mesure,
et comment la hauteur du ciel, on ne tendrait les mains que vers ce qui nous en éloigne, comment le corps dressé peut-il lui aussi rejoindre, et comment mordre plus loin que l’échec des vagues et comment les larmes, comment les larmes,
comment habiter ici l’endroit ici où j’habite,
comment les trains s’arrêtent-ils quelque part, et comment la pluie tombe sur tout mon corps à la fois quand il pleut sur les autres corps aussi, comment dire les langues étrangères quand on ne sait pas dire le mot étranger dans sa propre langue,
comment renouer à ce qu’on n’a jamais vécu,
comment en finir avec l’idée de vouloir finir,
et comment les anges, et les démons et ceux qui n’existent qu’en soi les luttes en soi des anges et des démons, et leurs amours de sexes inventés pour notre pureté, comment cela, et le reste
comment si haut, le mot comment, comment le dire sans s’en tenir là,
comment rêver quand on oublie qu’on rêve, et comment les cheveux sur soi poussent le temps comme des herbes follement agitées dehors pour qu’on s’y répande et s’y multiplie,
et comment, un jour, le jour
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l’horizon qui encercle (et donner le change)
jeudi 9 mai 2013
Donner le change, j’ai eu cette expression en tête tout le jour, elle m’est venue je ne sais pas pourquoi, alors que je lisais ces pages de Michelet (en fait, bien sûr, je sais pourquoi - et j’ai pris mille notes) : lecture, d’une haleine, du Livre 6 de La Révolution Française, décembre 1792, j’ai passé du temps pour choisir cette date, maintenant je sais que c’est là, enfin, je sais que c’est janvier, et qu’il faut comprendre décembre pour cela, Vergniaud, surtout, est la clé. Je n’ai rien vu du matin qui était monté au dehors, et qui avait commencé de redescendre quand je suis parti de la chambre pour affronter le réel (mais Mille Rêves en moi font de douces brûlures ).
Le réel, dehors, tout étalé, là, tellement là. Heureusement, en partant, j’avais fait la liste de ce qui me le rendait impossible (j’en étais soulagé.) Le change, je pensais que c’était cela, et une question de monnaie à rendre, à retourner, quelque chose d’un échange d’argent. En fait, pas du tout : c’est un terme de chasse, la ruse de l’animal poursuivi qui détourne ses poursuivants sur les traces d’une autre bête. Je ne pensais pas qu’une telle ruse pût naître d’un animal traqué (j’aimai fort sur le champ cet animal : j’étais son frère alors). (Puis, par instants, mon cœur tendre est comme un aubier /
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.
)Donner le change : c’est, en parlant de la bête poursuivie, réussir à dérouter ses poursuivants ; on contraire, ses poursuivants prennent le change, abandonnent la bête poursuivie pour se lancer malgré eux sur une autre voie.
(Et, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,) j’ai remonté tout Alésia en marchant droit la ville basse, gagné la chambre, vide (avais besoin du corps épuisé pour commencer le soir), oh tout ce qui bruit, et comme on voudrait se livrer entièrement parfois à des solitudes, et écrire et lire et le soir marcher dans les rues pour voir comme on n’appartient à elle qu’en défiance (et les aimer pour cela aussi, en frère, aussi) – être la bête poursuivie, et ses ruses, et donner le change mille fois, ou mille changes à la fois.
Sans téléphone depuis trois jours, je regarde le monde comme si je ne pouvais le voir (le recevoir : le vérifier (le prendre en photo), l’accepter), alors désarmé face à lui, je le vois de biais, et là, encore, je donne le change. (ces images, prises pour épuiser la batterie définitivement, pour en tester la vie encore : sûr qu’il n’y avait plus rien en lui : et pourtant, si (mais je n’ai pu saisir que le sol, une surface neutre, sur laquelle je piétine ces jours) (une allégorie ?))
Les poursuivants sont là pourtant, me retrouveront fatalement, je sens déjà l’haleine du monde sur ma nuque et cherche une buisson d’orties, un arbre où aller, un lac où plonger – mais je ne trouve devant moi qu’un terrain vague et de l’horizon qui m’encercle.
Aller plus vite, passer l’horizon, fuir ses traces.
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à part le siècle (le même âge que Kafka)
vendredi 3 mai 2013
c’est d’avoir appris, en feuilletant dans la rue ce Kafka que j’avais acheté le matin, qu’il était né en 1883 – comme moi, mais un siècle après –, que j’ai regardé cette peinture haute de toute la façade, et je me suis arrêté pour mieux la regarder, il y avait une jeune fille qui serrait la main de son amie en ne cessant de l’embrasser sur les yeux pour l’agacer un peu, et la faire rire (elle riait), et l’enfant qui se penchait sur sa poupée tombée sur le sol pour l’épousseter, et ce couple de vieillard, main dans la main, qui avançait à si petit pas vers la vie, et cette homme si pressé, costume mallette raie bien alignée (et les lacets défaits), et tout le reste, et tout le reste, et moi arrêté, comme on imagine que la vie passe, et qu’elle passe.
En 1912, son premier texte, Betrachtung, et à partir de 1913, ça s’accélère : Der Heizer, Das Urteil ; même si on sait bien que ce n’est pas là que la mer gelée se fracture le plus, ou que le coup de poing sur le crâne fend le plus ; tout le soir depuis 1907, il écrit tout le soir, le travail la journée de scribe, comme dans L’Intranquillité de Pessoa, comme dans Meville, l’emploi de bureau choisi parce qu’il est censé donner du temps sur l’essentiel, la vie d’écriture à laquelle on se voue : et pourtant, le poids du monde qui leste alors, et puisqu’on est poreux au réel, à l’aberration de cette vie sociale sur laquelle repose l’organisation de toute vie, on va l’écrire aussi, il le faut bien – oh le soir est lourd, et le matin comme des paupières, qui pèse tant.
Partout autour de moi, la sortie des écoles, les cris et la circulation des choses, les voitures qui vont quelque part, il faut bien qu’ils aillent quelque part, les magasins qui ferment, quelle parenthèse (ou est-ce une parenthèse qu’ils ouvrent ?), et moi, moi seul au milieu de cela, suis-je au bord plutôt, moi qui regarde cela sans lentilles sur les yeux, avec ce flou des rêves quand on est près de se réveiller mais qu’on n’y parvient pas, qu’il faudrait crier, qu’on crie, et que le cri reste dans la gorge, parfois cela lance dans le jour, il fait encore nuit.
En 1917 (c’est bientôt), on le dit malade – sept ans plus tard (jamais plus de sept), on enterre son corps dans le sable de Žižkov, à Prague ; avant il avait demandé qu’on brûle tout, tout (tout ce qu’on lit, aujourd’hui de lui : toutes ces cendres chaudes – ô Max Brod). Tous les jours, comme dans un site mais à lui seul ouvert, ces notes que je parcours ce soir, rêvant lentement la totalité des choses qui me diffèrent de lui, mais à distance, le même âge que j’ai, aujourd’hui, à part le siècle.
À part le siècle, et le nom, et les mains, et les mots dans la gorge, et la langue qui la parle, et la maladie dans le corps, et le sol sur lequel appuyer de tout mon poids le monde en son absence, et tout le reste, mais aujourd’hui, aujourd’hui, je donnerai beaucoup pour ouvrir le journal à la date du 3 mai mille neuf cent treize (je n’ai pas le journal sous la main ce soir, ne le trouve plus). À la place, je trouve sur internet un extrait du vingt-et-un juin, et je me demande : où je serai, moi, dans quel monde libéré, intérieur, je serai, le vingt-et-un juin de mon siècle, et hors de quelle terre, en quelle autre terre je creuserai quels autres mots, ou quels pas dans quelles poussières de terre, j’irai ?
Le monde prodigieux que j’ai dans la tête. Mais comment me libérer et le libérer sans me déchirer. Et plutôt mille fois être déchiré que le retenir en moi ou l’enterrer.
21 juin 1913.
F. K.
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le portrait de mon visage (nous étions presque arrivés)
samedi 27 avril 2013
j’ai pris le train jusqu’aux bords de la ville, et le bord n’avait pas de fin, c’était la ville elle-même, la ville était son propre bord, c’était là où j’étais arrivé, le soir.
nous avons atteint des terres interminables et nous avons vu, derrière, quelque chose comme de la mer, c’était le sable, nous avons traversé, c’était la ville qui continuait, il fallait continuer, nous étions presque arrivés pourtant : c’était ce matin.
et après, c’était la même chose.
nous avions le choix d’avoir le choix, et nous le refusions (moi, je disais : je peux encore dire je ne suis pas d’ici, qui le saura ?)
dans mon sac, l’ordinateur, l’iPad, des fils, La Mission de Müller (à cause du Prométhée que je relis chaque jour depuis cinq jours : comme mon propre foie que je ronge), je porte ma maison : elle est aussi au bout du soir, quand je rentre en levant les yeux sur la ville qui dit : approche toi encore, dors contre moi.
nous avons appartenu à ta propre famille et tu n’es pas des nôtres, nous avons caressé ton corps et tu n’es d’aucun désir, nous sommes venus te parler et tu dis : je ne sais pas la langue, j’ai envie de dormir maintenant.
le lit était fait – soigneusement ce matin, et je m’y allonge comme auprès de la vie, absente encore, mais dont l’absence est signe qu’elle revient : je pense à la trace d’un loup, qu’on effleure pour mesurer la distance qui nous en sépare, sa morsure dans le cou déjà bientôt là.
nous avons cru, longtemps, puis nous avons jeté de la terre sur le corps invisible d’un corps qui disait : vous êtes issus de moi, je crois ; nous avons même récité des prières ce soir-là, seulement quand nous regardons la mer, nous voyons des crevasses et nous rêvons de nous y précipiter, par nostalgie de la terre sur laquelle nous posons nos pieds, désormais
sur la grande paroi de verre de l’université, mon corps déposé au passage de mon corps : sur l’image, on a l’impression que je suis en haut des marches (oh tant de ciel encore au-dessus de moi) : ce soir, on me demande d’envoyer un portrait, c’est cette image que j’envoie – le portrait juste de mon visage aujourd’hui, c’est celui-là, je le sais, oui maintenant, je le sais.
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dans le vent avenue de france à découvert (Si sur ce rivage, ici, mes empreintes)
mardi 23 avril 2013
bien avant que je passe, ici, aucun vent, et moi maintenant dans le vent, qui passe, et rien autour de moi que l’avenue de france, les yeux comme sous la pluie quand on ne peut les ouvrir, les fermer ; et à travers moi, un vent plus grand encore, et il ne pleut pas,
dans les feuilles des arbres, aucune feuille, et dans le vent, avenue de france à découvert, des immeubles (pas ceux-là) qui tiennent droit, comment font-ils, moi je penche, et le sol penche avec moi, alors on ne se rencontre pas, sauf peut-être dans le sable, mais la mer est loin maintenant, je l’entends,
je voudrai pouvoir ne pas vouloir vivre plus fort que ne vivent les arbres verts, mais non, et par ce désœuvrement qu’organise si violemment cette vie, ce dans quoi j’avance s’efface à mesure, et moi au-milieu d’une terre décentrée, Rome n’est plus dans Rome, qui n’est plus dans Rome, et l’herbe pousse sans bruit autour des marteaux-piqueurs de l’avenue de france,
rien vers moi ne se penche, les métros s’enfoncent, quelque part, inutiles, creusent ce qu’ils vident, et j’ai marché depuis avenue de france jusqu’à glacière ou corvisart jusque dans les cordelières, des mots comme des nouveaux mondes, replié dans ma gorge,
Si sur ce rivage, ici, mes empreintes,
Sur le sable, la mer en trois vagues, trois, les efface,
Qu’en sera-t-il sur la haute plage
Où la mer est le Temps ?si c’est cela, alors je veux la quatrième, pour la boire entière, et embrasser ces larmes, lentement m’y mêler, lentement
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pensées en remontant rue Tolbiac (dans la broussaille des flancs le bonheur)
vendredi 19 avril 2013
j’ai pensé à ce texte que j’écrirai en rentrant, pendant que je remontais la rue vers la chambre, immédiatement, et je l’ai vu défiler mentalement devant moi avec la précision définitive des textes qu’on lit dans les rêves, j’ai pensé qu’il ne me faudrait que penser à cette pensée, une fois rentré, pour en finir avec cette pensée, et que cela serait bien, que cela serait enfin bien, et immédiatement après j’ai pensé, parce que j’ai croisé le regard d’un vieil homme qui sans doute avait oublié où il habitait que j’oublierai sans doute où j’habiterai un jour qui m’arrivera sans que j’y pense, et j’ai pensé à la part d’échecs dont je suis entièrement déjà constitué – j’ai pensé que je suis l’auteur de ces échecs plus sûrement que des quelques réussites, plus minces, plus rares, toujours transitoires, toujours fragiles et menacées : mes échecs au moins sont définitifs et sûrs, je peux m’appuyer sur eux, je peux croire en leur irréversibilité, en leur joie d’être pour toujours là auprès de moi pour me définir –, j’ai pensé à tout ce dont je ne me souviens plus que je m’étais promis de ne jamais oublier, et j’ai traversé la route, pour laisser là cette tristesse,
j’ai pensé à la tristesse, de l’autre côté de la rue, et comme elle ne me quitterait plus désormais de la journée – heureusement qu’il est déjà tard –, j’ai pensé qu’il me faudrait l’oubli du rêve pour me laver de la tristesse de ce soir, et puis, soudain, oui j’ai pensé que je n’avais pas pensé à la mort, aujourd’hui, que c’est quelque chose dont je suis fier, qui me fait dire que la mort n’est peut-être qu’une croyance après tout qui dépend de la foi qu’on y dépose, j’ai souri, délivré de cela, et j’ai pensé au vertige, très fortement, et comment j’en avais parlé, mercredi, debout, et comme pour moi (j’avais hésité pour le définir entre le désir de la peur de tomber dans le vide, ou la peur du désir de tomber dans le vide, et j’avais fini par trancher, mais ce soir, je ne sais plus en faveur de quoi, et pour quoi), il y a cette pensée qui demeure, que je ne suis pas vraiment seul à penser tout cela et dans cet ordre précis, et cette pensée console-t-elle, ou accable, comment le savoir,
j’ai pensé que cela fait un an que mon réflex numérique ne fonctionne plus, que je ne prends plus que des images médiocres avec mon téléphone médiocre, j’ai pensé à la perte irrémédiable que cela cause en moi depuis un an, que la vie est moins riche de ces images manquées, que je suis pauvre de tout ce que je n’ai pas su voir, j’ai alors tout de suite pensé à ces derniers jours, et aux images que j’ai accumulées sans avoir eu le temps de les déposer sur le site, et puisque je ne me sers que des photos du jour même, j’ai pensé que ces images étaient définitivement perdues, et qu’avec elles, c’étaient ces jours passés dont je ne me souviendrai plus jamais, dont je perds la trace pour toujours, comme des cheveux coupés qui ne repoussent jamais sur le sol, ou des rêves laissées lettres mortes quand on ne les écrit pas, ou des nuits passées sans les dormir, des villes sans les marcher, tout ce qui peuple le manque, une vie, j’ai pensé que c’était toute une vie, et par exemple cette image de l’arc en ciel au-dessus du fleuve, perdue à tout jamais cette image (et avec elle tant d’autres) puisque je ne la mettrai pas sur le site, que cette perte soit une manière de resplendir, peut-être, mais qu’est-ce qui resplendit, sinon la perte, dites-moi,
j’ai pensé, me frottant les yeux, je porte les lentilles qui n’ont jamais vu l’océan, mais qui ont regardé longtemps la merveille, et j’ai eu envie de me les arracher pour les jeter sur le sol, avec tendresse,
j’ai pensé aussi à cette phrase (impossible pour moi de m’en rappeler par cœur), mais quand je rentre ce soir, je sais où la trouver, alors je la copie immédiatement, pour m’en délester (car c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse, sur tout homme ou animal, etc.)
« Alors la trahison se jeta sur lui comme un ciel, dans la broussaille des flancs le bonheur des lèvres de la vulve une aurore. »
J’ai pensé à la perfection inaboutie de cette phrase, à sa ponctuation manquante, à l’image qui s’en dérobe, à la beauté fragile des choses, à leur persistance surtout, à cette volonté de poignard, comme aux mâchoires brisées les mots qui manquent et disent pourtant (tout cela), oui j’ai pensé à cela, et puis je suis rentré, j’avais tout oublié.
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