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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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François Bon | Du repliement des morts sur la ville
vendredi 6 décembre 2013
Vases-communicants — longtemps que je m’en étais tenu un peu loin, ces moments de retrait sont parfois des temps d’élan — ce premier vendredi de décembre, proposition de François Bon d’échanger, et c’est grand plaisir de lui ouvrir ces carnets.
Ce soir, il m’envoie ce texte : des hôtels de Cergy, et de la vie insistante des morts. Souvenir me vient alors, assez proche, de cet hôtel à Grenoble, juste un soir avant une audition, et ma crainte parce que j’arrivais après 23h de voir portes closes : mais même la journée, il n’y a là personne, seulement il suffisait de payer à l’extérieur, dans une machine comme devant les banques, et les chambres accès par le dehors, on ne rentrait même pas dans l’hôtel. Il y avait eu ce soir là une alarme incendie qui s’était déclenchée, et tous sur le pas de nos portes, à deux heures du matin au saut du lit, comme dans les voitures compartiments de train, ou sur un bateau, à soudain se regarder : on habitait au même endroit.
Dans le texte que m’envoie François, suis si sensible à ce dépli de cette expérience (lui, c’est chaque semaine, à Cergy, et déjà ces images sont une carte intime de nos bords de villes, ces hôtels où étrangement dormir dans la même chambre, mais chaque fois différente), dialogue avec les présences des morts, leurs noms, leurs visages (leurs odeurs). Et jusqu’aux renversements : vases-communicants, oui, des morts sur la vie, et comme les mondes se retournent l’un sur l’autre, où appartenir ?
Texte de François que j’accueille ici avec cette joie donc, du partage — pas seulement en raison d’expériences communes (elles ne le sont pas vraiment, juste des échos, des résonances qui portent), mais justement pour le partage, la présence des morts qui font vivre encore.
Et comme il me le demande : l’image est mienne, prise au cimetière de Salon-de-Provence, dans le vacarme de l’autoroute qu’on a tracé tout au bord.
Merci à François d’accueillir chez lui, ma dérive dans la ville d’Aix (avec théâtre, et Robert Walser) : le ciel continuait.
Et d’autres vases-communicants ce mois
Ce sont deux questions qui se mélangent :
— la première est celle d’un grand bâtiment rectangulaire et mince, de 9 étages, posé au-dessus des voies rapides, et fait d’alvéoles toutes identiques, sauf que symétriques selon les numéros pair et impair, avec ascenseur central et routeur wifi positionné près de l’ascenseur, ce qui autorise une meilleure connexion si on est près du centre du couloir et annule toute connexion si on est à ses extrémités
— la deuxième est celle d’une question posée cet après-midi par une étudiante à propos d’un ami à elle décédé, et lorsque son anniversaire est venu sur Facebook des tas de gens le lui ont souhaité, sans donc avoir eu nouvelles de son décès, et d’autres parce qu’ils considéraient que c’était une forme d’hommage au disparu ;
— côté première question il y a le fait qu’une fois par semaine, la nuit tombée mais quasiment à la même heure du même jour tu te présentes dans l’entrée éclairée, mage une somme modique et te voies attribué par l’ordinateur une carte plastique avec un numéro pour une des alvéoles dans les étages, selon la disposition des couloirs, et avec disposition symétrique selon que l’ordinateur t’affecte un numéro pair ou impair, tu prends l’ascenseur et retrouve la même pièce exactement (la symétrie importe peu), la prise de courant et dehors la nuit ;
— côté deuxième question il y a eu ce texte ce matin que tu aidais une étudiante à corriger, c’était sur la tradition en Europe de l’Est de garder les morts trois jours à la maison après leur décès et qu’elle n’aimait pas leur peau ni leur visage, si surtout l’odeur et combien dans toute la maison elle était entêtante et qu’après l’enterrement il y avait une sorte de fête avec un gâteau aux pruneaux et qu’elle s’était mise depuis à vraiment détester et les gâteaux aux pruneaux et cette odeur ;
— côté première question il y a cet isolement où tu es du soir huit heures au lendemain huit heures : qui viendrait te chercher là, qui viendrait te causer là, tu reprends l’ordinateur et t’en sers comme on fait, pour rien, juste une _dérive_, selon la distance où tu es du couloir et puis tu iras manger un morceau mais pas toujours, et puis t’endormira plus ou moins tôt mais pas toujours et au matin te réveillera sans vraiment savoir où tu es ni ce que tu fais là et pourtant l’habitude, l’habitude est prise ;
— côté deuxième question il y avait celle-ci discutée l’après-midi de comment et pourquoi nous avons la volonté de rayer le nom des morts dans nos carnets e-mail et nos contacts réseaux, que parfois le compte Twitter d’un mort est utilisé encore par ses proches pour donner des nouvelles de ce qui concernait une publication ou un événement le concernant, le mort, qu’on faisait probablement pareil au temps des agendas et répertoires de papier relié cuir avec le petit crayon inclus, mais que pourquoi effacer un compte mort, ils sont encore un peu avec nous comme ça, en tout cas on n’ose pas, on n’aime pas effacer ;
— côté première question il y a qu’avec toi dans ces heures de début de nuit surgissent tant d’improbables silhouettes, parfois des cars entiers et c’est dans une langue inconnue, ou d’autres avec juste une valise comme la tienne passants qui ne se fixent pas, mais aussi familles avec enfants pour un temps sans logement ou ces autres dont tu ne sais pas l’activité sinon qu’ils ont plusieurs téléphones et ici leurs habitudes ;
— côté deuxième question il y a ces pages mémorial qui commencent à proliférer : ça avait commencé pour les chats et les chiens, et puis des gens rendaient hommage à un disparu cher ou proche avec une image de fausse bougie et vraie flamme agitant ses pixels, et puis ça aussi devenu industrie, on achetait sa page hommage comme on achetait son coffre-fort numérique, on y déposait soi-même son héritage, on laissait clés et mots de passe à un légataire dûment enregistré et on avait fait ce compte par un algorithme pas si compliqué : dans quelle année y aurait-il sur Facebook plus de morts que de vivants (il faudrait même pas deux dizaines d’années) ;
— côté première question il y a ton propre mouvement dans l’ascenseur et la rareté ici des paroles, il y a que passée la porte transparente tu es dans la ville organisée pour la traverser à pied au-dessus des creux réservés aux rues et voitures, et le vent qui s’engouffre là-dedans et l’odeur de la _beuh_ et les silhouettes dans les recoins (mais ils ne t’embêtent pas) et les mots que tu surprends : où sont les morts, il n’y a pas de cimetière sur cette dalle et parfois tu te dis que simplement c’est vous-même ;
— côté deuxième question il y a ces jeux où tu inventes un mort qui parle, il y a ta manie des photos de cimetière, il y a ces fantômes des rues dont tu happes l’image et c’est sur elle que tu construis tes livres et as-tu jamais écrit sans que tes morts te tiennent la main ?
— côté première et deuxième question, après ces discussions et l’étrange moment de ces écrans qui brillaient encore alors que la pièce était noire et noire aussi mais avec lumières dispersées la ville au-dehors qui devenait relief aussi grand que le web, et repensant à la grande lame mince verticale et ses alvéoles, et que peu importait le numéro que l’ordinateur t’attribuait au hasard et tu y étais, dans la petite case des morts, l’idée que oui, oui on pouvait les replier l’un sur l’autre, les deux côtés, et que tout irait mieux et pour la ville et pour tes morts et pour toi, et que peut-être même cette sensation bizarre aujourd’hui, dans ton alvéole d’insomnie, ou dans ces discussions sur les morts, que c’était déjà fait le repli, et juste : juste on ne s’en était pas aperçu.
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Montpellier, en partant (de la grue, des bancs et des valises défaites)
samedi 30 novembre 2013
La source et l’essence de notre richesse sont données dans le rayonnement du soleil, qui dispense l’énergie – la richesse – sans contrepartie. Le soleil donne sans jamais recevoir.G. Bataille.
Dans les villes où ne passer que deux jours, il n’y a que des trajets et aucune mémoire : reste la trace de comment les directions s’organisent, et c’est tout. Deux jours à Montpellier, quand j’ai fermé la chambre d’hôtel, j’ai vérifié d’un regard n’avoir rien oublié : en réalité, j’avais à peine ouvert la valise, défait les draps, ouvert la fenêtre, fait couler de l’eau — qu’est-ce que j’aurais pu oublier ? Dehors, blanc comme linge — c’est à midi que le ciel se lève, l’heure où s’enfermer dans un train seulement pour voir le soleil tomber, c’est fini.
Montpellier, repartir avec de la force — les échanges, l’amitié. Comme parfois quelques heures suffisent pour déplier la carte, organiser les guerres civiles, et rien qu’avec quelques heures, ce qui s’emporte dans la solitude, la part précieuse de ces autres que soi qui tiennent même ligne, position, et mouvement : regard.
Gare Saint-Roch, au pied : je prends le ciel à cause des quelques nuages qui viennent jouer avec le soleil (ce sont les seuls nuages du ciel), et toutes ces lignes, et cette grue levée pour le chantier plus loin, c’est évidemment une image de ces deux jours, je ne m’en rends pas compte. Je le réalise le soir, en voyant que je ne suis pas le seul à l’emporter avec moi avant de partir : le regard là-haut avant de partir n’est pas différent de celui déposé dans la chambre d’hôtel : vérifier qu’on est déjà parti, qu’il reste de soi seulement ce qui va continuer sans nous. C’est bien.
Sur le quai, trois bancs alignés sans vis-à-vis, et même pas côte à côte vraiment, mais légèrement décalés. Je regrette que Emmanuel D. ne soit pas avec moi pour me permettre de lire ces signes de la ville aberrante, invivable. Je regarde lentement ce que les bancs regardent : les murs lépreux. Je rêve au dialogue de ces trois bancs morts.
Dans le train, longue lecture de Bataille. La mort à l’œuvre, oui, à chaque page, chaque année, d’une vie entièrement livrée à une pensée (celle qui formule, à peu près, le regard sur le sol perçu comme cimetière à échelle planétaire). Dehors, les champs pourtant au repos font se lever des arbres, et je regarde.
Au retour à Aix, dès la porte de l’appartement ouverte : la pensée première, émerveillé : le miracle que les plantes ont survécu. J’ouvre la lumière, l’allogène en position médian pour lumière diffuse, quelque chose comme un clair-obscur où je peux évoluer lentement comme s’il était déjà deux heures du matin. Les gestes de la vie prennent leur place. Ranger, défaire les valises, plier. Duras : le net qu’on fait dans la vie matérielle pour permettre d’écrire, parce qu’on laisse la mort en arrière de soi, parce qu’on pourrait bien mourir maintenant, tout sera rangé au moins. Je veillerai une partie de la nuit.
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vers Montpellier (et sa lumière nette)
vendredi 29 novembre 2013
Long ciel de traîne, de Paris jusqu’à la neige : quand la neige apparaît sur la vitre du train, le ciel se lève, évidemment ; et c’est immense, on ne le mesure pas, c’est là. S’isoler des conversations vulgaires dans la rame de la voiture, cette personnalité qui tient salon au milieu de nous autres, bas peuple, qui nous fait tant sentir qu’on n’est pas du même monde. J’augmente la musique dans mes oreilles, doucement, ferme les yeux. Puis, c’est sur le quai, dehors, un froid plus vif de n’être protégé par aucun couvercle, je ne m’y attends pas. Montpellier, tout au bout de Paris.
L’apprentissage d’une ville inconnue, c’est toujours en se perdant. Après l’arrivée à l’hôtel, une longue heure dans les rues qui m’entourent, étrange de sentir les circulations neuves, et tout à la fois, cette ville qui semble d’autres mieux connues (un peu Bordeaux, un peu Rennes, un peu Metz, un peu Grenoble). Oui, décidément les villes de cette taille paraissent obéir aux mêmes lois, j’ai l’impression : autour de la gare une place qu’on élargit, le choix minéral pour des dalles grises qui déshumanisent tout, font place nette : chaque ville semble l’autre. Des tramways hideux passent silencieusement, et cependant on ne voit qu’eux. Mais en chacune, du singulier, imperceptible, évident.
Je remarque immédiatement l’absence de fleuve, rien qu’à l’organisation des rues.
La grande place du théâtre, je la vois aussi, m’y arrête longuement — à cause de la lumière qu’elle laisse filer, diffuse, tranchée, rasante comme effilée.
Le soir tombe vite, écroulé.
Je rentre en même temps que lui — travailler de nouveau quelques heures pour le texte de demain : une dérive qui m’emmène loin, un rêve égaré (où ?)
La nuit, lire dans une chambre étrangère, impersonnelle, et pour cela habitable, l’accueil même.
Demain, la curiosité du ciel, et le désir des lignes de partage.
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la déchirure du ciel (ode & cataclysme)
mardi 26 novembre 2013
soudain le ciel percé, mais je ne sais pas, je voudrais que ce soit aussi les nuages qui de ce côté de la vie où nous sommes, percent et déchirent ; alors c’est le cas aussi.
le cri du ciel quand il s’ouvre — et que je me penche, lentement, vers ce qui s’ouvre, comme de boire, mordre mais non pas la poussière, quelque chose qui serait l’envers de la poussière, et sur les tableaux des vanités, l’envers de la poussière est une mèche de cheveux, je crois, laissée libre.
si je prends dix fois la même image, c’est à cause de l’espace entre chacune d’elle, le temps de la respiration qui les fait basculer, d’une image à l’autre, où la vie s’engouffre, et c’est à cause de la vie — non pas à cause, mais en raison d’elle —, la vie passée d’une seconde à l’autre par le geste de la main, comme au début d’un film, le corps déposé sur l’autre le fait advenir, je le sais maintenant.
bruits de galop au loin, les cavaliers près de Notre-Dame (le 1er escadron de la Garde Républicaine) — là-bas la douceur de la main d’un éleveur de chevaux du Moyen Âge, qui danse avec les souvenirs, et la lenteur des gestes, la justesse de chacun.
je suis aussi, en moi, l’auteur de ces vies au loin qui passent, passeront, quand sur le bord des routes je vois s’éloigner ceux qui frôlent et s’écartent, les corps qui s’ajustent à eux-mêmes tandis qu’au loin il faut gagner ses rivages, lentement, une vague après l’autre ; et là-bas : toute la beauté de ce qui va.
du ciel déchiré par les arbres nus — je regarde, bouleversé, les feuilles qui s’y attachent encore : ce n’est pas une allégorie —, se tenir au pied pour attendre le soleil, jusqu’à comprendre qu’il n’y a pas à l’attendre, que ne tient qu’à nous la force de l’approcher sur nous, d’un seul geste, un seul,
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le centre vide de la ville (il y a beaucoup de ciel)
jeudi 14 novembre 2013
Il y a beaucoup de mer. Phrase de marin pour dire (je ne sais pas vraiment, j’imagine : une mer formée, avec des creux, des trous, des murs d’eaux soudain qui viennent s’abattre comme des oiseaux morts, des corps de plein désir) — et chaque matin, c’est cette phrase qui me vient pour dire (je ne sais pas vraiment, il y a tant de ciel, comme dire que)
Pour aller vers la ville, et en sortir, passage obligé par la Rotonde — en faire le tour comme d’une centrifugeuse : mais au lieu de prendre de la vitesse, ralentir ici toujours, polarité étrange dans le vacarme des voitures ; impossible de traverser, on dessine avec son corps le tour du centre vide, comme de la main sur le corps pour approcher sans le toucher ce qui rompra dans le cri le désir.
Des statues, on marche autour d’elle comme des évidences pour qu’elles ne nous touchent pas, et de tourner tourner dans le sens inverse de la terre et des étoiles et des mers, peut-être arriverait-on à renverser les forces et faire tourner la terre et les étoiles et les mers de l’autre côté.
Novembre — la seule anagramme de novembre est le mot lui-même : lui-même n’est l’anagramme de rien.
Mais du ciel, l’anagramme est la lice : cet espace vide entre deux forteresses, l’espace où se déroulaient des joutes, et chez Villon, les joutes elles-mêmes, celles des corps jetés dans les corps désirés, des lèvres mordues pour ne pas avoir à crier le désir lui-même,
Crépuscule du crépuscule, qui s’abat comme le temps à peine déshabillé de soie.
Cris, cris du loin qui n’appellent pas, qui disent juste comme est loin le temps où le corps levait le ciel avec lui quand il disait : je m’effondre.
Et veille dans l’aube où je m’enfonce, que la nuit vienne maintenant.
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des corps levés (cette danse sur des millénaires)
samedi 9 novembre 2013
Ce sont des corps levés. Des corps levés on ne sait pas depuis quand, c’est chaque nuit la même apparition. Le jour on fait attention, en passant, à bien voir qu’il n’y a rien : il n’y a rien ; on passe. Et la nuit tombe, chaque nuit, au même endroit : ici, à cet endroit précis du monde où on passe quand la nuit on passe, de ce bord du monde à l’autre (le monde est une somme de bords). On lève les yeux, on n’est plus surpris : les corps se sont levés.
Ce sont des corps blancs, mats, quelque chose qu’on devine froids au toucher mais on ne sait pas, jamais aucun d’entre nous n’oserait approcher et tendre les bras pour toucher : on regarde seulement, et encore, peu regardent, tous préfèrent s’enfoncer dans leurs manteaux et rejoindre les maisons qu’on a bâti en partie pour ça : ne pas voir ces corps levés quand la nuit tombe.
Ce sont tous des corps dressés dans un mouvement étrange, ils ne lèvent pas les bras, il n’ont aucun regard pour le ciel de nuit qui autour approche et les cerne, non, ils baissent la tête, ils regardent le sol qu’ils préservent de toute leur force silencieuse. Ce sont des corps levés pour ces raisons mystérieuses qui sont lois intangibles : la nuit tombe sur eux, et le jour se lève quand ils s’effacent.
Comme on va aux puits quand l’eau est coupée.
Moi, je ne passe jamais la nuit sans lever les yeux : et tendre les mains, avec l’appareil, pour saisir leur mouvement : quand je regarde à l’écran ensuite, c’est flou, c’est tout le tremblé de leur geste qui me reste entre les doigts comme de la poussière à un enfant sur la plage, qui pleure tout ce qu’il peut de n’avoir pas vidé la mer : et qui la gonfle davantage se ses larmes.
Le jour, je pense aux corps levés, comme à cette opération, dans la vie, qui appelle à elle les forces mortes pour, soufflant sur elles, les déchirer, et que le jour vienne, s’il l’ose – par provocation, il ose toujours, parce qu’il sait bien que ces corps ne pourront pas tous les soirs se lever pour recevoir la nuit sur leurs épaules, l’empêcher de venir se poser sur le sol, alors le jour vient, cherche les corps levés qu’il ne trouve pas, au bout de quelques heures, il s’éloigne : la nuit tombe alors, et les corps se lèvent, chaque soir, reçoivent sur leurs épaules la nuit qui ploie sur eux, ne parvient pas à toucher le sol, s’éloigne alors, et le jour revient, et les corps s’effacent : et cette danse sur des millénaires.
Des corps levés, on est tous une part. On a chacun, comme un nom, en soi le secret de leur possession. De leurs gestes, de leur immobilité, de leurs forces à tenir debout, la dignité des tendres, la férocité des doux.
Reste la douleur : celle qui, et c’est l’énigme même, nous rend incapable d’approcher leur visage.
Mots-clés
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les lieux où on écrit (le pendu)
vendredi 8 novembre 2013
Je méprise la poussière qui me compose & qui vous parle. On pourra persécuter & faire mourir cette poussière ! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles & dans les cieux.
Saint-Just, Fragments d’institutions républicaines
Place des Ormeaux, je passerai l’après-midi, et jusqu’à ce que l’ordinateur cesse, d’épuisement, que l’écran devienne noir — je lève la tête, il fait soir aussi, et je n’avais rien vu (supériorité infinie de l’écriture écran sur le papier : cette interruption, au milieu de la phrase qu’on perdra pour toujours. L’interruption qui nous rend au monde. Ce n’était pourtant pas faute d’être averti, les alertes sur le coin de l’écran, alors les dernières minutes, on écrira plus vite encore, dans l’urgence un peu vaine, l’illusion qu’on pourrait repousser l’imminence du temps quand on ne fait que la rejoindre) — cette étrange place, faite d’un triangle irrégulier, cachée sous des hauts arbres, je la vois maintenant, différemment, comme issu d’elle.
Au centre, une fontaine — il y en a tant dans cette ville —, partout quelque chose comme une latence, l’air plus lourd ici, chargé d’une énergie étrange, arrêtée, un dépôt de ville. Personne n’y passe. Le café a étalé ses tables dans le plus grand désordre et je serai seul, toutes ces heures, dans le bruit lointain, la ville n’est pas loin. Et c’est dans l’ombre des trois arbres au-dessus de ma tête que j’écrirai lentement, sous les variations de la lumière — le bleu net et tranché du ciel, puis très vite le sombre des pluies qui ne viendront pas, à nouveau le bleu —, j’écrirai lentement les mots du vieil homme brûlé à la fin de cet acte interminable ; et quelques pages des vies imaginaires de Rimbaud — des paragraphes rapides sur les poussières de Saint-Just (depuis les dernières paroles de Lucile Desmoulins, relues hier via Büchner, Célan — et le signe de l’ami) : dans une ferveur mélancolique (je sais que la ferveur est le contraire exact de la mélancolie) qui tient à la nature étrange de ce lieu.
En partant, je découvre une plaque où tout s’explique (je comprendrai encore moins).
1524 : les armées de Charles Quint lèvent des troupes dans la ville, un citoyen refuse. C’est ici qu’on l’amène, et à la branche d’un des trois arbres, des ormeaux, on le pend, pour faire exemple. Les jours suivants, inexplicablement, la branche de l’ormeau meurt, puis l’arbre entièrement, et les deux autres. L’eau de la fontaine est contaminée. Au-dessus de moi, ce sont des érables qui se dressent.
Avec l’ordinateur vide, et noir, je m’éloigne, dans ces pensées joyeuses, et sous le signe amical du pendu des Ormeaux. Sans doute, quand on écrit à l’aveugle comme moi, multipliant les désirs, les projets, sans volonté aucune de les mener à terme, seulement dans l’effort du travail parce qu’il faut bien nommer le monde pour mieux s’en délivrer et choisir où, dans quels territoires, aller, sans doute, oui, les espaces où on écrit viennent se déposer malgré soi, leurs énergies si peu discernables auxquelles on se confie entièrement.
Ces endroits où on écrit porte les morts et les vivants qui les traversent. Les érables de la fontaine des Ormeaux, le pendu, aussi courageux que lâche, sans nom et sans tombe j’imagine, les changements du soleil, la hâte dans laquelle j’ai achevé (je ne reprendrai pas les pages de cet après-midi) au moment où j’apercevais, quatre heures après avoir commencé, les mots qu’il fallait dire, tout cela je l’oublierai demain, j’ai confié toute la mémoire de cette vie assemblée en quelques heures sur quelques pages illisibles. Je sais bien que ce qui s’écrit, c’est moins les mots du vieillard que j’ai inventé, des vies de Rimb. que je rêve, de Saint-Just et de sa poussière d’étoile, non, ce qui s’écrit, c’est évidemment l’énergie de la place où tout le jour j’étais (chaque jour un endroit différent, ma règle imposée), c’est l’ombre des arbres et le ciel, c’est les variations de lumière, c’est le dépôt des corps, le bruit de la ville loin, c’est surtout, et je ne le savais pas, les mouvements du pendu au-dessus de ma tête.
Alors, entière est ma dette au pendu, mort dont je rêve longtemps les amours en me perdant sur le retour, mort sublime à vingt ans sept ans, mort dans la liberté du ciel, mort digne de n’avoir pas voulu mourir en armes, et en chemin je lui prête toutes les raisons possibles, aucune ne l’emporte sur la vie qu’il a choisie en mourant.
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le temps propre (anachronisme parfait de Saint-Just)
jeudi 7 novembre 2013
Que le temps n’existe pas – c’est ce que j’apprends ce soir en écoutant le type, attendant l’explication qu’il repoussera sans cesse, disant qu’il n’a pas le temps, que c’est trop compliqué [1] : alors je reste là, dans ce début de la nuit déjà bien épuisée, et avec elle tout aussi épuisé, attendant que le temps qui n’existe pas m’emporte, comme un croyant sur les ruines d’un temple qui prierait le cadavre d’un dieu qu’il avait bâti de toutes pièces, et que les ennemis venus de l’autre côté de la frontière ont massacré pour cette raison seule qu’il n’existait pas pour eux.
Que la peur des serpents existe – j’apprends cela aussi, immédiatement après (mais puisque le temps n’existe pas, je rêve longtemps en me demandant : après quoi ?), et qu’elle existe pour cette raison bien précise que cette peur est un mécanisme de défense puissant qui nous permet, en fuyant, d’éviter le poison. Le stratagème est subtil en effet : la peur est une invention dont on a oublié l’usage, mais qui sert encore à lui survivre. Je n’ai pas peur des serpents, ni des araignées. J’ai peur seulement de la peur qu’ils inspirent – comment survivre à cela ?
Que le silence est un désir, et sa possibilité une lointaine espérance – je rentre tard ce soir pour écrire cela, sans délai, de peur de l’oublier plus tard : désormais que je sais que chaque peur est un contre-poison, je devine bien contre quoi cette peur agi, et avec quoi l’oubli survit, mais je regarde le ciel et la lune ce soir pour leur adresser mes pensées.
Que les hommes tels que Saint-Just les voulait ne devaient avoir le choix qu’entre deux métiers : ou prendre les armes, ou travailler la terre. Qu’on se moque de lui pour cela, comme on se moque, dans l’Encyclopédia Universalis que je consulte ce soir, de ses « Institutions Républicaines », emphatiques et ridicules : on cite cette phrase sur la poussière qui est pour moi une planche de salut. Je sais alors à quoi tenait le rêve de Saint-Just : entre prendre les armes et travailler la terre, il n’y avait qu’une nuance infime (le compte des morts et des vivants) ; si je ne parviens pas à lire le ridicule dans la moindre de ses phrases (sublime est la moindre de ses phrases), sans doute est-ce à cause du temps propre : le type dans la radio disait qu’on possédait chacun un temps propre qui rendait impossible le fait d’arriver ensemble à un rendez-vous fixé, qu’aucune horloge au monde n’a pu être réglée à la même micro-seconde en vertu d’une loi inconnue que Saint-Just sans doute connaissait. Les rendez-vous ne sont pas faits pour qu’on s’y retrouve à la même seconde, c’est la pensée qui m’a saisi ce soir, quand je rentrais, que je me disais : je n’ai pas peur que le temps n’existe plus.
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qu’ai-je fait de la lumière (comme d’un voile)
mardi 5 novembre 2013
La perception ne transmet à mon ouïe qu’une impression d’une douceur à fondre les nerfs et la pensée ; un assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d’un voile qui tamise la lumière du jour, la puissance active de mes sens et les forces vivaces de mon imagination.
Lautréamont
Seulement la place de laisser passer la lumière. Comme dans le corps. Le matin, c’est un cri dehors, je me réveille, est-ce à cause du cri ou parce qu’il n’existe plus – quelque chose passe, la rue est vide, c’est le jour entier maintenant devant soi, un enfant qu’on aurait déposé au pied de l’église, il n’y a pas d’église, il n’y a pas d’enfant, il y a seulement un cri et moi devant le cri qui viens le ramasser : ce sera un jour complet passer ensuite à en trouver la note juste.
Écrire dehors (mardi est pour moi) parce qu’il ne fait pas encore assez froid – et les cafés sont bruyants, tous cette manie d’hurler la musique si fort dans les salles vides (les vrais humains travaillent, un mardi après-midi), alors dehors, écrire : mais il fait suffisamment froid pour que le froid pique au bout des doigts et dans la nuque ; quand il fait froid on se presse, pour le fuir : me surprends à taper plus vite, plus fort, terminer plus rapidement les phrases et tant pis pour elle – je me retourne, le froid est toujours là et même devant moi ; et moi immobile sur cette chaise de café, dehors, à écrire des phrases courtes qui disent l’urgence de finir.
Quand je rentre le soir, il n’est pas encore le soir. Je m’en aperçois parce que la Folie Vendôme est fermée et je m’en veux : longtemps que je ne l’ai pas vue. J’ai peur de ne pas voir les feuilles d’automne répandues à ses pieds, comme des enfants seuls, que je viendrai ramasser d’un regard en partant. La nuit dès cinq heures ralentit tout et accélère le jour : c’est déjà la nuit maintenant, mais il reste tant d’heures avant l’épuisement qu’il faudra épuiser. Qu’ai-je fait de la lumière ?
Je me souviens d’elle comme une histoire vague, un rêve qu’on aurait fait pour moi, une colère, une vengeance, une rage de vivant, celle de n’être pas un mort, les mots qu’on retient en soi, la brisure d’une vague et comme elle vient échouer jusqu’ici pour nous seuls, l’étranglement, les corps vides, les accords sous la main du pianiste qui sonnent juste une fois que la mélodie disparaît, je me souviens d’elle comme dans l’enfance on est près de dieu : parce qu’on ne sait rien de la peur, rien des regrets, rien de la vie qui est passée, rien de ce qui manquera toujours, rien de ce qui arrivera et qui bouleversera davantage que le manque, rien des promesses qu’on se fait, qu’on s’échange, qu’on se dit en secret dans le secret des mots qui unissent.
Je me souviens de la lumière ce matin, que j’ai passé la journée à inventer.
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le geste de Diogène (accepter)
vendredi 1er novembre 2013
« La seule vertu, sous les latitudes forestières, c’est l’acceptation. » (Sylvain Tesson)
On raconte — c’est parce qu’on ne sait pas vraiment — que Diogène souvent s’arrêtait face à une statue à Athènes, et toute la journée immobile tendait la main : on lui disait : mais que fais-tu ; il répondait, avec sa voix que j’imagine terrible et douce : j’apprends le refus.
On raconte — et sans doute on invente — que Diogène ainsi retournait le regard des passants ; aujourd’hui, on croit Diogène s’exposer par avance au refus pour mieux ensuite le supporter dans la réalité : je ne sais pas ; je sais bien que Diogène ne faisait rien d’autre que d’accepter le refus de l’autre, et d’être celui-là, sous le ciel, qui disait : je suis face à toi, simplement, et je l’accepte.
On raconte — parce que la vie fait défaut à la vie — que Diogène est mort en 327 avant Jésus-Christ et qu’il reçut des funérailles sublimes, lui qui avait demandé qu’on jette son corps dans la fosse commune ; je pense au geste qui sans mesure accepte, qui reçoit ce qui ne peut se recevoir, comme du jour la nuit, et le froid extrême, la solitude, je pense aussi à ce qui s’accepte dans l’éloignement comme les signes de la solitude, comme les désirs, comme la pureté de soi, des rêves en partage, je pense à Diogène et à sa mort lente, jusqu’à aujourd’hui où il meurt encore, et je rêve aux vagues sur les plaines séchées des sommets où les moutons vont, et s’éloignent.
On raconte — puisqu’on ne sait faire que cela — que la statue ne répondait rien, ne faisait pas un geste : alors que je sais bien, moi, qu’elle pleurait, quand Diogène s’endormait d’épuisement.
[1] il justifiera que le temps n’existe pas parce que s’il existait on ne pourrait pas le comprendre – sublime en effet, et pour une fois, je ne trouve pas d’allégorie







