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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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de l’écume des choses (du désir de se préserver du monde)
mercredi 22 janvier 2014
— Sourds, étang, — Écume, roule sur le pont, et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre, — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.Rimb.
J’ai eu ce désir, ces jours derniers : soudain, net, tranché — c’est d’être parti loin de Paris peut-être, et fatalement être coupé du monde un peu —, le désir de me défaire, mais de quoi ?
Le mot qui venait, c’était celui d’écume — me défaire de l’écume des choses. Oui.
J’avais lu ce texte de Houellebecq (dont je refuse absolument le titre, l’approche du désarroi, comme je refuse le désarroi). J’ai souvent ressenti, tout comme lui, ce sentiment de suspension au moment de grandes pannes dans les transports, de grèves immenses, d’arrêts momentanés et subits du système ; il parle, je crois, d’incertitude métaphysique ; j’y éprouve, moi, autant de joie que possible, dans ce retrait où je me tiens toujours, ce biais qui me rend observateur de tout.
Mais dans les temps d’organisation normale et normée du réel, je suis pris. Et le temps m’écrase. Surtout, dans le temps d’organisation normale du réel, le monde m’absorbe trop de tout ce qui en lui est superficiel, absurde, et dérisoire.
Se tenir loin de l’écume, alors : c’est aussi se préserver du monde.
nf (é-ku-m’)
1. Sorte de mousse blanchâtre qui se forme à la surface des liquides agités, chauffés, ou en fermentation.
L’écume de la mer.
L’écume du pot au feu.
« Le vent avec fureur dans les voiles frémit, La mer blanchit d’écume, et l’air au loin gémit ». [Boileau, Réflexions critiques sur Longin]
Se préserver du monde, et d’abord du commentaire du monde — ces derniers temps, d’écouter la radio, le matin, comme une hygiène politique, se tenir informé comme une façon de participer au réel, celui qui fabrique de l’Histoire, de l’événement, du temps, prenait tout le temps, me donnait la sensation d’avoir prise sur lui, quand c’était tout le contraire. Ces jours, est-ce moi, est-ce ce temps, la sensation du dégoût est venue, lente ; impossible de m’en défaire.
Le commentaire du monde a remplacé le réel jusqu’à nous faire croire qu’il était tout entier le monde, et son expérience. Ce qui fait événement est désormais ce qui fait l’événement un événement : et partout l’ordre médiatique, l’hystérie de la succession, d’une vitesse qui n’obéit à aucune allure, et la honte, surtout, la honte partout qu’elle répand.
2. Bave de certains animaux.
Chevaux couverts d’écume.
« Ils [les coursiers] rougissent le mors d’une sanglante écume ». [Racine,
Phèdre]
Il se dit quelquefois de la sueur qui s’amasse sur le corps du cheval. "Ce cheval était couvert d’écume". [Dictionnaire de l’Académie Française]
Couper la radio, ne plus lire les journaux, éviter les titres, ne faire usage de ma connexion que pour les livres, et écrire, et la musique qui n’est d’aucun temps — habiter son pays en terre lointaine, ne plus savoir ce qui est inscrit à l’agenda politique du réel.
Travailler le pas de côté ces derniers jours, ce n’est pas s’en laver, c’est éviter de s’en sentir complice, c’est regarder seulement le ciel et y chercher la seule trace du temps possible, l’expérience d’une lumière qui ne doit qu’à elle de se poser sur les choses et les souvenirs, et les désirs, et les désirs surtout.
Le bleu du ciel deux fois en un mois : une fois sur la place du Dam, au matin (dimanche), et toute la journée de ce jour — éprouver ce miracle.
En rentrant du théâtre ce soir, le froid considérable qui serre le corps ; j’écoute une émission de radio finalement, la voix de Marie Richeux dit les mots qu’il faut — ce n’est pas l’écume, ça parle de la fraternité en période révolutionnaire, les mots de Robespierre, que la fraternité est un agir, un acte ; qu’elle naît des armes, qu’elle est éprouvée sous la guillotine, qu’elle est l’expérience même de la liberté, celle qui exige à chacun la nécessité de vouloir l’autre libre aussi, et frère donc de cette liberté qui est signe que je ne suis pas maître, que je ne suis pas esclave. Entre les deux, être frère de chacun — par le sang qui coule sur le sol, toujours.
Mais autour de moi, les affiches électorales, les types avec leurs visages, et les slogans qui font mourir le monde avec les mots mêmes qui servent à vivre — comment aller ? Tenir le pas gagné ? Marcher dans le sang ? Comment ?
3. Fig. Partie la plus vile d’une foule.
C’est l’écume de la société.
« Elle [une colonie] n’était point engendrée de cette écume de l’Europe, que la France avait comme vomie dans le nouveau monde au temps du Système ». [Raynal, Histoire philosophique et politiques des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes]
Mais il y a sur tout ce dégoût, cette colère, et cette honte, la joie ce soir des vers de Rimbaud, les Déluges relevés, la tristesse qui lave et réjouit.
Il y a aussi, à travers tout cela (à travers le sentiment du dérisoire), ce qui remet le temps à sa juste mesure, à sa tâche simple, à sa pensée douce et lente : demain qui est consacré à naître. Ne penser qu’à cela, qu’à cela oui — il est deux minutes avant minuit, et ces deux minutes lui appartiennent déjà puisque je pense à minuit, quand il sera demain, aujourd’hui.
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à la nuit tombée (et au temps qu’elle met)
mardi 21 janvier 2014
Je ne le savais pas. La nuit ici tombait pendant des heures, lentement. Amsterdam est une ville comme un cercle. Quand j’approche du centre, c’est vide. Mais si je m’éloigne, d’autres canaux emportent d’autres souvenirs, et d’autres lenteurs. La nuit ici tombe si tôt. À midi, c’est déjà bientôt fini. Peut-être dès le matin, je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, je ne sais rien.
Dans cette nuit qui ne cesse pas de tomber, je me tiens.
C’est sur cette place, que j’ai trouvé cette statue (je n’ai jamais retrouvé où c’était, les jours d’après). Un homme peut-être célèbre, un peintre sans doute (ici, on ne donne le nom des rues qu’à des peintres — mais comme ici tout le monde est peintre, tout le monde nomme ces rues). Il y avait comme un trou de lumière, je me suis reculé, et la nuit continuait de tomber, elle n’en avait pas besoin.
Bien sûr, je cherche les images, les allégories. Que la nuit mette toute la journée à tomber, cela me bouleverse, bien sûr. Et bien sûr je suis resté sur cette place, sans rien comprendre de la lumière, du trou qui s’était formé à deux pas, en dehors duquel je me tenais.
Sur les huit photos que j’aurais prises, vers 17h16, et jusqu’à 17h18, ce sera la même place, mais peut-être je me trompe. Je ne sais pas, vraiment pas. Sur l’une, il n’y aura rien, sur une autre, un trou de lumière plus lointain, côté jardin ; et sur une autre aussi, un homme qui passe ; sur une autre enfin, une voiture qui s’éloigne.
Je pense à l’homme qui passe et au poids de la nuit, à la vitesse qu’il lui faut pour s’effondrer, tandis que les héros meurent sur les scènes, tandis que les corps tombent et se relèvent aussi, tandis que les cheveux poussent sur le désir qui ne cessera pas, tandis que près de la mer la mer bat, et tandis que peut-être quelqu’un naît, quelqu’un danse, quelqu’un s’échappe dans la pluie qui ne tombe qu’à la nuit tombée.
Sur toutes les images, j’écoute Not Dark Yet, je le sais.
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de la vitesse (comme emportement)
lundi 20 janvier 2014
temps qui s’échappe, file, s’éloigne ou accélère quand je passe à hauteur.
les jours, les semaines, les mois, les années mêmes (une de plus), et vite aller encore, plus encore.
les villes aussi (l’une après l’autre, après l’autre)
les lunes.
temps qui n’arrête pas d’aller, mais chaque seconde met la même seconde pour aller en finir et recommencer, et je regarde le ciel.
non pas le retenir, seulement dans les rêves, les désirs, tâcher d’appartenir davantage au présent, et à son devenir : mais vite être emporté.
les projets, tout autour de moi comme des ombres sur les murs, s’éloignent quand je m’avance (on croit que la lumière a tourné).
l’affolement.
il n’y a qu’au bord du fleuve, du canal ou de la mer que tout peut s’arrêter, et que se fixent les idées, se posent les termes de l’échange.
mais de l’autre côté de l’année, prendre le temps de vouloir le prendre : ne pas écrire, garder le silence, tâcher de tenir position — avant de basculer.
dans la vitesse prendre les décisions aussi qui s’imposent (définir les axes majeurs du temps), laisser aller à droite et à gauche les routes qui elles aussi vont, s’éloignent ; l’accepter.
(les chantiers auxquels on renonce).
dans la vitesse surtout, aller dans la vitesse encore, ne pas sentir le vent, seulement son visage au contact de ce qui l’emporte.
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les arbres nous regardent (le geste de toute une vie)
jeudi 2 janvier 2014
Heures, couleur mai, fraîches.
Ce qui n’est plus à nommer, brûlant,
audible dans la bouche.Voix de personne, à nouveau.
Profondeur douloureuse de la prunelle :
la paupière
ne barre pas la route, le cil
ne compte pas ce qui entre.Une larme, à demi,
lentille plus aiguë, mobile,
capte pour toi les images.Paul Celan, Un oeil, ouvert
On m’avait dit enfant qu’il ne fallait pas toucher à l’arbre (cela date peut-être de ce jour où j’avais coupé du bois vert, massacré le jeune arbre) : dès lors enfant, la simple idée de l’effleurer semblait un crime (le rappelait), ou de le griffer, alors je n’approchais pas. Les cicatrices sur les arbres comme des blessures profondes (on m’avait dit : un trait au couteau, et l’arbre ne s’en remettra jamais), inguérissables, affolantes — en moi comme le sentiment premier du tragique : griffé, l’arbre ne savait pas qu’il allait mourir.
Sur les berges de la Seine, pas un seul arbre qui ne porte pas trace de ces coups de couteau, ou de clés, des cœurs d’amoureux, noms, dates, signes indéchiffrables — les arbres refusent de mourir. Ce doit être une race des villes, des arbres qui ne mourront pas, les pieds dans le ciment : peut-être parce qu’ils ne vivent pas vraiment ici.
Un soir, il faisait très chaud, avec un couteau, une entaille au niveau de mon visage : la sève qui tombe, brûlante, s’écoule comme du miel et la main portée à la blessure, caressée jusqu’à mes lèvres (la peur qu’on me voit ; la fascination surtout).
Mais ces arbres je ne les avais jamais vus : avec des contours que je perçois mal d’abord, et au dernier de la rangée, je saisis — ce sont des yeux, dessinés autour de quelques noirceurs. La cicatrice est cruelle quand elle joue avec les mouvements de l’écorce. Mais étrangement, ces regards, parce qu’ils s’inscrivent dans le corps des arbres dépassent l’intention qui a voulu les défigurer : ce n’est pas l’homme qui a prêté des yeux à l’arbre, mais l’arbre qui soudain nous regarde parce qu’il nous regardait depuis toujours : et notre geste l’a révélé.
À chercher des signes, dans le ciel bas, je tombe inévitablement sur le hasard : j’accepte celui-ci, et m’y confie ce soir, pour toute l’année. Si je n’aime pas les bilans, j’aime les planches d’appel, et ce qu’ils ouvrent, comme des portes. Ce soir, la lecture de Celan m’amène des vers clairs comme ces yeux : miroités dans ses larmes, comme l’œil double, trouble de Verlaine, je regarde l’année à venir, doublée, troublée, désirable.
La paupière ne barre pas la route, lâche Celan à mon passage, et comme à mon adresse. Et en passant, je songe à cette marchande de bonne aventure qui dessinait le mauvais œil sur le dos de la main pour le repousser, et dit en moi-même : je suis préservé du malheur puisque je regarde le ciel comme il me regarde : parce que c’est ainsi qu’il regarde la terre, la ville, les hommes qui vont de l’une à l’autre, et ce qui bat entre et ce qui respire entre.
« Théâtre : lieu d’où on voit » — peut-être : mais la ville aussi, qui est le contraire du théâtre ; reste ce que je vois, et sur la peur de mes enfances le geste de toute une vie, l’espace du désir : celui de transformer en soi la blessure en caresses.
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d’aller au-devant (pensées contre les dépôts de bilan)
jeudi 26 décembre 2013
Dans les boucles de la musique, la voix ne cesse de dire les mêmes mots, ce ne sont pas les mêmes pourtant (To sleep is not even an option, Then I could use a little action, If you dare appear once more, If you dare appear once more), dans ces boucles je passerai le reste de la journée et tant pis si le jour tombe, moi non.
Je pourrais bien faire comme si c’étaient des jours comme les autres — autour c’est le temps mort des fins d’année où rien ne peut commencer, où tout attend que le temps recommence : alors moi au milieu, pourtant dans la hâte d’aller, je laisse au moins le travail attendre, je fais agir en moi le dépôt, comme une prise d’élan pour les jours à venir, d’écriture, tandis que la musique m’emporte (Oh my one moving like a shadow / I can see you coming through my window / If you dare appear once more / If you dare appear once more)
À peine déposer ce mot — le mot dépôt — et déjà l’envie de le retirer : dans les télévisions les radios, c’est toujours les mêmes images aussi : les bilans, les rétrospectives, le temps qui s’arrête pour voir jusqu’où il est arrivé et comment (l’expérience n’éclaire que le chemin parcouru disait la sagesse ancienne, parcourue, oubliée). La musique, elle, continue en moi de se répéter et de se déplacer (There’s us feared with the back-door key / Spitting fire, burning holes through me / Don’t you dare appear once more ? / Don’t you dare ?)
Les dépôts de bilan partout : comme si on n’en avait pas assez de l’année, comme si on ne voulait pas basculer, tourner les pages, en finir enfin avec l’actualité du passé : non, on nous inflige cela encore, on nous inflige cela aussi. Le temps réduit à du souvenir réchauffé. Le dégoût, comme un repas trop lourd qu’on aurait avalé lentement pendant un an tellement il était lourd, et qu’on nous ressert d’un seul coup, en quelques jours de nausée. La musique évolue toujours autant, elle (Waves I receive / It’s a matter of (clémence) / Waves I receive / It’s a matter of (clémence))
Quel antidote contre le bilan ? Je ne trouve pas le contre-mot. Je n’ai, pour m’y opposer de toute mes forces, que ma fatigue — depuis trois jours, l’œil droit douloureux, qui se ferme peut-être pour m’empêcher de voir cela, oui : sans doute. J’ai assez de l’œil gauche pour le soleil tombé, les ciels qui s’écroulent quand il s’agit enfin de recommencer la nuit ; oh la musique enveloppe et enveloppe et s’enroule autour de moi comme une langue chaude (Coming here the one I fancy shows / Calling me across the Red Sea / Won’t she dare appear once more ? / She dares appear once more / Coming here thé one)
Les livres, les textes à reprendre, à corriger, à commencer, attendront encore : le temps mort d’ici ne permet rien, seulement d’attendre, attendre quoi ? La ville peut-être, et le jour qui mord sur cinq heures — la musique que j’écouterai dans d’autres chambres que celle-ci (I need the one / I’m missing in my very first song / Will she dare appear once more ? / Will she dare appear once more ?)
Je ne veux plus faire de l’année seulement la découpe de trois cent soixante cinq jours arbitrairement disposés ainsi — je cherche d’autres agencements, d’autres coupures pour d’autres manières de commencements, parce que je sais bien que dans l’hystérie collective de ces fins d’année, c’est de cela qu’il s’agit : croire encore qu’on peut commencer quelque chose, la page blanche, cette croyance — moi, j’ai d’autres armes, par exemple cette musique qui s’achève et recommence toujours pour tout reprendre (There’s us feared with the back-door key / Spitting fire, burning holes through me / Don’t you dare appear once more ? / Don’t you dare ? / Oooh)
Le verset de Saint-John Perse, que je cite toujours de mémoire et dont je ne sais plus à force s’il est vrai ou si je l’ai peu à peu réinventer :
TOUT À REPRENDRE.
TOUT À REDIRE.
ET LA FAUX DU REGARD SUR TOUT L’AVOIR MENÉE.Oui, cette foi de la reprise d’un tout qu’un regard suffirait à trancher net, mais qu’il faudrait pour cela le bilan, les retours, les rétros, les classements, les à retenir — le deuil qui ne peut se faire qu’en regardant longuement, très longuement, le cadavre, et même le toucher : quelle obscénité. Ils n’ont rien appris d’Orphée, et je suis du côté d’Eurydice.
La seule chose que je retiendrai, moi, c’est tous les jours ensemble, et la chanson ce soir qui est contenue en eux, qui les contient tous (Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Oooh)
Les vagues qu’une après l’autre je reçois pour signe de la tendresse des jours, des violences qu’ils infligent, et dans l’apaisement, la certitude, les serments — les promesses —, y tenir comme à sa vie désormais qu’on s’y lie puisque c’est ce en quoi la vie désormais est seule possible, le temps comme du temps qui commence chaque jour à devenir ce temps d’être là. La vague, un instant. La clémence du temps pour moi, les pardons des jours, accordés comme une grâce, le recommencement qui n’est pas un retour, simplement (mais c’est immense) l’avancée plus avant encore dans ces mystères d’être emportés, et d’emporter — d’aller au-devant.
La musique ne cessera pas tant que je serai là pour l’entendre : je suis son commencement (Waves I receive / It’s a matter of (clemency) / Oooh / Waves I receive / It’s a matter of (clemency))
À peine j’écris ces mots que le vent se lève, très grand et très joyeux.
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le vingt-et-un décembre, d’hiver (son miracle demain)
samedi 21 décembre 2013

Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : "Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre." Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.
Vingt-et-un décembre ce soir perdu, ce jour rétracté sur lui-même : moins de neuf heures de jour et la nuit dès cinq heures — tous les ans, oui tous les ans la même pensée : quand la lumière est si rapide et si faible, songer à la possibilité qu’elle n’ait pas la force de se lancer demain à l’assaut de la nuit, et que la nuit finisse par se rejoindre d’un crépuscule à l’autre.
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !Hiver, comme le premier jour de tous les autres : dans les mythes, l’histoire abolie au profit de cette fable : la terre à sa création s’est chargée d’une énergie immense que toute l’année elle épuise, et qu’un jour un seul est capable de réinventer pour de nouveau la relancer et pour une année durant — ce jour d’hiver est celui-là : tentation ce soir (comme tous les ans, et plus encore cette année) des pensées magiques (l’impression que chaque geste qu’on y appose a charge de cela) — il faut croire que la terre accepte encore nos gestes.
Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été — lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. — Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.C’est un miracle évidemment, une pensée magique, une croyance. Demain, il fera jour plus longtemps (mais comment le croire ?). Je lèverai le visage au ciel, et d’autres les paumes : la vie durera davantage, oui (et la nuit, quand j’y entrerai, sera une part du jour, et non l’inverse). Jour d’hiver, oui — (pas étonnant que ces jours, sensation que cela file à toute vitesse) mais ce dans quoi je rentre n’est pas le froid, la nuit, l’ombre des jours de cendres : plutôt l’accroissement permanent du jour, je le veux.
Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles — son corps, — son jour.C’est un miracle, il nous accepte — on avance désormais vers lui.
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si je tenais un journal (habiter le mot encore)
jeudi 12 décembre 2013
Dehors, le jour avait cette lumière : celle qui appelait à le rejoindre vite. Oui, comme un ciel qui va se lever, qui se lève déjà — et l’évidence du soir (le miracle devant une couleur qui se teinte depuis le tissu même : elle était déjà là.)
Aucun mot, dans l’éblouissement d’un ciel, quand on sait le jour ; alors s’en tenir à ce seuil de la phrase même, et s’y confier entièrement.
Si je me suis perdu dans les couloirs, je sais maintenant, plus que tout, que c’était pour entendre le Kyrie — qu’au fond c’est là qu’il m’a trouvé, terrassé de beauté : et c’était image qui disait simplement, avec la nudité que possèdent ces images, toute ma vie.
J’ai remonté Aix encore une fois avec cette lenteur — la pensée de nouveau que la ville imposait de ralentir le pas, pourquoi ? —, et le noir autour, m’y joindre, pour se fondre en lui, je ne suis pas d’ici — pas encore.
J’ai pris par le vieux centre qui grimpe davantage à cause de la lenteur et de la pente : parce que cela faisait deux belles et évidentes raisons de perdre davantage de temps, ici, de le faire durer, et la pensée que le jour allait venir, qu’il suffisait de marcher longtemps, mais que cela suffira pour faire basculer la ville de l’autre côté de la terre, face contre le soleil.
Personne ne savait que, passant là, ce n’était pas ici que je posais mes pas, mais ailleurs.
Ensuite, j’ai jeté un dernier regard à ce jour comme une pièce de monnaie sur le sol pour l’entendre —
Le lit défait, là-haut, comme un visage.
Le désir immédiat de s’y jeter, comme sur du papier quelques mots.
Si je tenais un journal, j’aurais écrit sur ce jour la date d’un autre jour — mais ce n’est pas d’attendre que l’on vit, alors tous les jours construire ce jour sera comme lentement être auprès du corps celui qui s’en approche encore, qui va devenir doucement celui qui dit encore, et qui le dit, non pour l’autre, ni pour soi, mais pour entendre encore l’approche du mot qui n’atteindra jamais ce qu’encore appelle, et qui ne s’achèvera pas.
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la neige, la lune (un corps dans l’éloignement)
mardi 10 décembre 2013
Cette jeune fille s’éloignait dans la neige et la lune — il n’y avait pas de neige, et la lune effacée derrière les immeubles, la rue est si étroite ; et c’est à cause de cette rue que je me suis arrêté, l’échafaudage à droite, la courbe légère qui distribuait de la lumière, quelque chose qui partait — et en effet ; mais je ne le savais pas.
C’est quand j’ai regardé l’appareil pour vérifier la lumière que je l’ai vue à l’écran : cette silhouette qui s’en allait. Silhouette — dessin qui représente un profil tracé autour de l’ombre d’un visage, dit Littré : mais il n’y a pas de visage, il y a seulement le mouvement imperceptible d’un corps qui fait corps avec la lumière de ce soir-là, sans neige et sans lune, quand tout ici où je suis, le froid, la sécheresse, exige la neige et la lune, l’appelle et en supplie la beauté.
D’un tel corps dans l’éloignement, l’invisible, je rêve, évidemment : son passé, son destin, ses morts, le désir insatiable d’être ce qu’elle n’est jamais, sa persistance à exister, les dates inscrites sur sa tombe, la main qu’elle tient le soir, les cris qu’elle lance dans le plaisir, les mensonges qu’elle ne dit pas, le temps infime qu’elle met à se voir le matin sur la glace, celui qu’elle passe à le regarder dans la nudité, le silence, la peur de la nuit, les cris encore, les cheveux sur les épaules, d’un tel corps je rêve longuement — ce n’est pas lui.
C’est un homme plutôt, je le devine à cette manière d’avancer lentement ; ou une vieille femme, je le sais à sa façon de tenir la tête avec résignation ; un jeune garçon, je le vois à cette maladresse dans l’avancée d’un corps qui ne renonce pas à être à lui-même son corps — comment savoir.
Avancer l’image sur ce corps — en tête cette phrase de Godard comme une blessure : préférer le travelling au zoom (c’est je crois, oui, une question morale) : et j’y déroge ce soir —, le grain du soir est là, intense, on ne voit que lui, et le corps sur lui posé dans le soir intercepte sa propre présence jusqu’à s’y dissoudre.
Une autre encore.
Rien du mystère de ce corps, femme, homme, enfant — juste un corps qui s’en va. Est-ce l’image que toute la journée, comme toutes les journées, j’ai cherchée pour nommer ici ma présence ?
Je suis quelque part ce corps, sans doute, ou autre chose qui l’enveloppe, mais qui est là devant moi à bout portant — en moi ce qui s’éloigne. Ce refus de dire je, oui, la recherche d’une phrase impersonnelle (et cette terreur : que celui qui refuse de dire je est un je : comment le dire) [1]. Essayer d’être en propre son propre geste : je me le répète chaque jour (être présent à soi).
Littré ajoute — Une silhouette, un des côtés par lesquels on voit une statue.
Pendant ces pensées, le corps part, continue de s’éloigner, la rue est immense comme la vie, et moi je reste là pour chercher ce que je suis de tout cela, ce que je suis de la lumière ou de la courbe du soir sur cette rue, de l’échafaudage, de la neige qui ne cesse pas de ne pas tomber, ou de la lune qui va finir par déborder à force de grandir ainsi, derrière les immeubles, ce ciel noir.
Littré achève, par le sens figuré — à la silhouette : d’une manière incomplète.
Quand elle est loin, quand il est trop loin, à peine un point sur la surface de l’écran, j’ai encore en moi la sensation du voleur, comme chez Aragon : celui qui entre par effraction dans la vie, et que cette vie ignorera toujours — la joie d’une morsure, et sa douleur (le rire de celle qui rit pour elle, tandis qu’à la fenêtre je l’entends). Il faudrait s’en guérir — comme de cette manie de faire des phrases qui commence par il faudrait.
Soudain, je regarde, rien. Ni le corps, ni la neige, ni la lune. Seulement un jeune homme qui regarde quelque chose de dérobé — et je suis soudain celui-là, je l’étais depuis toujours, comme une ombre posée sur un mur qui faisait de l’ombre à son corps. Soudain je suis celui qui, faisant le pas de côté pour voir son ombre, la regarde avec tendresse parce qu’il voit que cette ombre depuis toujours le regardait avec tendresse, alors il pose ses mains sur elle pour en faire le tour et dire : je suis là moi aussi maintenant, celui qui fait le contraire de s’éloigner vers moi.
Au loin, la rue continue d’être vide, absente à tout ce qui pourrait la faire exister — sauf moi, qui la maintient ainsi dans cette présence que je fais venir à moi, comme un désir. Au loin, la rue vide est toute entière de moi perçue, comme si j’étais moi sa seule raison d’être posée devant moi — sa seule raison, avec l’absence de neige, et de lune.
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couloir du jour (en traverser chaque seconde)
lundi 9 décembre 2013
La lumière, c’est la même que pour le premier jour, une folie. Impossible de se lever en disant : encore une fois. Il y a seulement ce sentiment étrange qui relie à plus qu’à soi et devant lequel seulement la reconnaissance d’être un vivant — ce qu’avant on nommait : rendre grâce, mais désormais qu’on est seul dans l’ordre des choses, se dire simplement qu’on se tient dessous cela, et au-devant du jour si grand — on pense lentement à ceux qui ne vont pas voir la nuit, à ceux qui la passeront pour leur première fois et qui n’en garderont, comme les premiers, aucun souvenir. Je rentre dans la voiture en me disant dans le froid : pure folie.
Pour la première fois de l’année, le gel sur les vitres : la gratter avec une carte de crédit, être si peu de choses. La radio éveille mollement, c’est une autre forme de rêve, celle qui est son contraire — les chiffres, les agendas, les décisions ; la pâte informe du réel. Toutes ces choses qui sont aussi le contraire de la folie. La lumière sous le bavardage remonte et remplit le ciel, on ne la voit plus vraiment maintenant puisqu’il n’y a plus qu’elle.
Descendre vers la ville, pour monter la journée — les corps levés de la fontaine sont là, même sous leurs stupides attirails de ces fêtes qui défigurent tout. Sans doute un type a cru qu’on pouvait mimer les jaillissement de l’eau, avec ces grandes virgules lumineuses, en plastique ; heureusement le soleil éclabousse cela, et disperse ; me lance dans le jour enfin, à l’aveugle.
[ *** ] La journée justement est loin du ciel. Ces jours-là aussi, il faut les écrire — pour dire seulement comme l’aveuglement est aussi un enfoncement. Dans le travail, j’essaie d’occuper le temps, de ne rien dire de trop (c’est cela, le travail), d’essayer d’être celui qui dira quelque chose comme : le théâtre, c’est s’approprier un geste. Mais la phrase souvent échappe, doit en passer par tant d’autres et se laisse recouverte.
Il n’y a plus d’heure, seulement un long couloir [2] — et toute la semaine ainsi, huit heures de travail jusquà la nuit ; midi est une parenthèse seulement (ce midi, le partage et l’échange de loin, des amitiés, l’appui frère.)
Au bout du couloir, la nuit tombée dehors sans que l’après-midi ne m’ait frôlé seulement la peau. Je prends en sortant une image du bloc noir de la salle de travail, la lumière par la lucarne — demain aussi je la prendrai, même angle ; et ce qui aura été déplacé ?
Sortir dans le froid et remonter la pente de la ville ; le silence seulement, en soi. La voix épuisée d’avoir parlé. Au passage, saisir un peu de ces lumières du manège, pour les rêves perdus.
Et de toute cette journée dont il a fallu traverser chaque seconde, en être le fils : sur la vitre d’une banque, posée derrière un abri bus, j’essaie de me voir — un père avec son enfant passe : il lui raconte la préhistoire, c’est peut-être la première fois que l’enfant entend cela, les bêtes et les grottes, le feu, les chasses, la peur aussi. Je l’envie, et c’est aussi l’effroi qui me vient, pour lui. Je pense moi aussi alors aux ombres sur les parois, aux mains posées, à ces images qu’on secoue dans ces terreurs pour les chasser elles aussi, à tout ce cinéma, oui, auquel rêve l’ami.
On garde encore un peu de force pour l’appel de la voix de loin en laquelle se confier, l’essentiel comme un refuge, l’abri seul. Ce ne dure pas longtemps, mais tout est là.
Le soir, quand je note ces mots, je n’ai plus de voix, en ai épuisé l’énergie pour ce jour — peut-être pour demain ? Je ne sais plus rien de toutes ces forces perdues, et où éparpillées — j’ai pour moi la consolation de la nuit, celle qui assemble en elle les forces pour le jour suivant éclater comme de l’herbe, folle.
S’effondrer maintenant.
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la trajectoire amoureuse (après la dévastation)
samedi 7 décembre 2013
Peut-être les gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.Rimb., Vies
chemin. Toute voie qu’on peut parcourir pour aller d’un lieu à un autre. Se détourner de son chemin. Un chemin facile. Enseigner, montrer à quelqu’un son chemin.
La nuit dernière est pleine de souffle, tant qu’elle appelle à ce qu’on s’y mêle et qu’on n’en parle plus — les vents d’ici, je ne les savais pas (je connaissais la couleur de l’herbe l’été, brûlée), ni les grandes vitesses qui passent, les arbres nus en quelques heures, et le froid qu’il fait, qui ne vient pas de l’air, mais de ce qui fait passer l’air, d’un bout à l’autre de la terre. Je regarde les cartes animées qui montrent les courants : je n’arrive pas à croire que le vent qui passe ici est le même qu’à Paris : j’y crois cependant, il le faut bien.
Les rêves dans ces nuits de vent ne sont jamais les mêmes que d’habitude : plus précis, parce que sans doute plus légers, au bord de me réveiller, un seuil que peut-être je franchis, et d’un côté et de l’autre du sommeil, ce qui affleure est cette qualité d’émotions qui au matin me laisse épuisé : des pensées véritables, des deuils, des abandons terribles, des adieux — et tout cela si puissants, si prégnants.
Absolument : Il ne tient point de chemin : il va à travers champs.La dévastation de la nuit, c’est sans doute ce qui me manquait pour achever ce texte commencé dans l’été : alors tout le jour, dehors et dans le froid, exposé à tous ces vents, achever. C’est reprendre là où j’avais cru la fin, et la prolonger de quelques répliques, et c’est lisser tout, couper et ajuster depuis l’appui d’un mot trouvé presque en dernier, qui donne sens à tout (le mot perdu), c’est enfin rédiger d’une traite une longue note, en appendice, sur l’année 1928, ce point de fuite, ou cette clé de voûte.
Dans cette dévastation, trouver quelque chose comme la douceur qui manquait, et la colère laissée dans la nuit, la sensation du deuil, le sentiment d’être orphelin d’une part de ma vie, et d’en être comme libéré : la douceur, oui, de cette solitude.
Comment rejoindre ? Et cette pensée ce soir : les chemins sont des courants.
Au-dessus de moi, tout ce bleu, ce bleu qui s’en allait dans le vent, remplacé par du bleu. Et la lune si précise. Les lignes des avions qui rejoignaient Vénus. Le bruit de l’autoroute à l’écart grâce au vent. S’effondrer ensuite.
L’impression d’avoir donné la parole, que cela justifie un temps de l’avoir prise.
Ensuite, c’est marcher au-dehors dans les collines, et voir le temps passer sur moi jusqu’à la nuit : s’interdire de prendre des photos de cette nuit pour n’en garder aucune trace, sauf en moi. Je note à la volée des phrases (faire de la vie qui reste, quelque chose qui ressemble à la dernière page du Voyage au bout de la nuit). Oui, ce qu’on dépose de soi (— le risque d’y rester), (une part de quelle vie), s’éloigner maintenant.
Au bout de ce jour, en rentrant, apprendre la disparition de Henry Maldiney.
Et au loin, le souvenir qui bat des montagnes, le désir de partir maintenant.







