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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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les mots inconnus
lundi 19 mai 2014
passer la main dans ses cheveux. rater sa correspondance. fermer les yeux d’un mort. relire un livre pour la seconde fois. pour la troisième fois. quitter la séance de cinéma au milieu. rester pendant le générique de fin. les rêves volontaires avant de s’endormir. les rituels de conjuration. attendre celle qui ne vient pas ; atteindre cette minute où le retard commence. la première parole du matin. le deuil de son fils (le deuil de son père). la page du milieu. l’agacement que produisent les bruits de l’insecte au milieu de la nuit. la peur rétrospective. les pays désirables. l’amour. les rencontres de hasard. les traces que forment les avions dans le ciel.
combien de sensations, d’expériences, de réalités pour lesquelles nous ne possédons aucun mot ? au lieu de ces périphrases lentes et longues, ce sont des mots simples et forts, uniques, qu’il nous faudrait. comme il nous manque ces mots, ces mots encore inconnus qu’on inventera (d’autres expériences qu’on ne connaît encore exigeront d’autres mots qu’on ne possède pas) : comme il nous manque ces mots pour nommer ce qui traverse là-haut et en nous ; souvent les gestes les plus simples, devant lesquels nous restons muets, qu’on contourne par des phrases trop lointaines — souvent on reconnaît ces gestes et ces signes sans nom au seul fait que devant l’on se tait.
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je veux bien que les saisons m’usent
mercredi 14 mai 2014
de la patience ; de sa conversion, sous la fatigue, en hâte ; et tandis que d’une année après l’autre, je suis là, à la même place, à attendre la même année à venir, penché sur les vers nouveaux pour tromper le temps et l’attente, ces pages annotées comme du sable par un enfant qui aurait pris la décision de le ranger, tandis que The National dans les oreilles chante en boucle About Today, que passent la ville et s’arrêtent déjà les touristes ici, que le café est froid et le restera, que sur l’écran aussi (du sable pareil, rangé comme du sable le ventre de l’ordinateur avec ces chantiers à ciel ouvert multipliés dans l’espoir qu’un vienne jusqu’à moi (où les cœurs s’éprennent) oui), je reste ici, je ne sais pas quelle année il est, de quel jour encore.
souvenir de la nuit passée : sous mes fenêtres, un type ivre mort hurle. ma rue est cet endroit. éloignée du centre-ville, mais suffisamment proche pour que les types ivres morts la rejoignent, à pas lents et irréguliers, il est trois heures, toujours à peu près la même heure, le temps qu’il faut entre la fermeture des bars dans cette ville et maintenant pour faire ces trois cent mètres qui séparent ma rue de ces bars : une partie de la nuit peut-être, et dans la voix de ces types ivres morts (et donc bien vivants : que leur sang rien en leurs veines), le temps que la joie se soit convertie en désespoir sans retour possible, une mise à nu intégral.
quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser
il répète mille fois, avec mille intonations différentes,
quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser
et encore mille fois
quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser
parfois, c’est juste un prénom (qui devient un cri) ; parfois ce sont des sanglots, parfois, ces phrases en boucle, comme si le type avait longtemps cherché, et essayé, avant de trouver cette phrase et de s’y arrêter, et de l’user, jusqu’à ce qu’elle contienne la totalité de l’existence.
dans la chambre minuscule, la phrase monte, et empêche de se rendormir ; même un soir comme celui-là, dimanche, où le lendemain est ce lundi précisément (avant-hier). la voix du type dehors qui est passé maintenant, et qu’au réveil je ne distinguerai pas de mon rêve, continue.
sur la place lundi après-midi, devant les vers nouveaux, pour tromper le temps et le fuir, pour ne pas avoir à attendre quelque chose (un coup de fil, un de ceux qui décident du reste), je suis ici longtemps, et j’ouvre sur l’écran le désir d’un autre texte dont j’aurais écrit en deux heures dix pages — les dormeurs d’Éphèse (le titre) ne sont pas ceux qu’on croit, c’est pourquoi il faut croire pour eux.
Quand le téléphone sonne, l’horloge sur la façade est illisible, le soleil est encore haut pourtant, mais l’ombre de l’aiguille se confond avec celles des arbres. Le téléphone posé sur la table maintenant, et libre soit cette infortune.
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impossible en passant
dimanche 11 mai 2014
Ces flèches qui désignent sur les pancartes que personne ne lit plus des hauteurs inimaginables — pancartes dévorées par les herbes, dévorées par le ciel ; impossible en passant de ne pas, suivant l’ordre de la flèche, lever la tête, et le centre-ville ainsi pointée, c’est la lune entre deux arbres qu’on trouve, voilée, la lune qui tourne et tourne encore.
La ville, on y est déjà, on y est toujours — l’accès y est contrôlé, les flèches latéralisent les expériences, forment comme une barrière entre soi et ce qu’on voudrait rejoindre au-devant.
Les herbes qui poussent entre les pierres font toujours signes évidemment vers l’accomplissement du passé — là où quelles que soit la hauteur des villes, la force, l’éternité qu’on leur assigne, là où quelle que soit l’assise de nos vies, là que c’est voué.
« à la fin c’est la jungle qui gagne, oui »
dans nos vies, on n’a pas à chercher bien loin ces endroits en soi où l’herbe pousse déjà, où déjà ce qui s’accomplira s’annonce — je ne parle pas de l’affaissement qu’on voit parfois sur un visage jeune —, c’est toujours aux pensées les plus ancrées, aux expériences les plus sûres que surgissent les herbes qui recouvriront tout.
c’est aussi, quand on revient sur des étapes qu’on aurait voulu avoir franchies, qui semblent avoir arrêter le temps (mais sont là encore devant soi) que ces pensées viennent — ces phrases viennent seules comme des lieux communs : l’avenir est la réalisation du passé, le présent n’est que du temps qui n’existe pas puisqu’il nous sépare, à égale distance du passé et de l’avenir.
aux panneaux centre-ville qui désignent le ciel, aux pierres recouvertes par les herbes folles, au vitre sans tain des hôtes particuliers abandonnés comme des entrepôts : y déposer l’empreinte de son ombre qui passe sans savoir où, et le reflet d’un visage qui vient.
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la cause des larmes
mercredi 7 mai 2014
cette phrase de Conrad, dans Typhon ouvert au hasard tout à l’heure, alors que sur la vitre la pluie si doucement, et que la lumière pourtant entrait largement dans la chambre.
Le sale temps court ainsi de par le monde et la seule chose à faire est de l’affronter.
cette vieille femme dehors sur le chemin de la librairie qui pleurait toutes les larmes de son corps, qui n’étaient plus nombreuses, et s’y reprenait à plusieurs fois entre ses mains, pour pleurer — rien de plus terrible de voir quelqu’un pleurer dans la rue, non pas à cause de la rue, ou des larmes, mais de l’absence de raison, que j’ignorerai à jamais. Je songe à l’expression épouser une cause.
dans la librairie, les livres en vrac sur les tables composent un champ de bataille après la défaite : l’impression qu’on a laissé dans la précipitation de la retraite les corps des vivants presque morts entre les mains des morts véritables, et les livres les plus considérables côtoient les plus secondaires, les plus inutiles. Un client demande au libraire, penché sur un carton qu’il éventre pour déverser à même le sol les arrivages du jour, comme du poisson des heures après la pêche, qui ne se vendra jamais, et qu’on donnera aux animaux, s’il avait écrit des livres ; le libraire redresse la tête, fait le geste pour montrer les piles autour de lui : et où je les mettrai ?
dans Lost tout à l’heure, l’expression de la vieille qui tient le rôle de Charon, le passeur (tous tiennent à un moment ou un autre ce rôle), prononce à Jack les mots de "leap of faith", que mes sous-titres traduisent par acte de foi. Plus tard, il plongera dans l’eau, en ressortira laver de l’eau de l’île comme un nouveau baptême d’appartenance au lieu. Je songe à cette bascule, entre le saut, l’acte et le plongeon. Et ce qui les lie : ce terme de foi, qui n’est pas la soumission à une croyance, mais la décision de choisir la vie, celle dans laquelle un plongeon est un acte, et un mort, celui qui délivre le message.
quand je sors il se met à pleuvoir, et il me faut rentrer pour que cela cesse ; maintenant que j’écris cela, la nuit va tomber en plein jour, je ne m’en aperçois pas : l’écran de l’ordinateur éclaire faiblement mon visage et mes doigts suivent cette lumière, autour ce qui m’enveloppe n’est pas la nuit.
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et tomber (le vieillard mélancolique)
lundi 5 mai 2014
Je te revois encore, ombre qui passe à travers des ombres, et qui brille un instant d’une lumière funèbre et inconnue, et qui entre dans la nuit ainsi que se perd le sillage d’un navire dans l’eau que l’on cesse d’entendre.
Pessoa et sous mon ombre je glisse dans le jardin des plantes ouvert en deux par moi, les allées sous le ciel s’ouvrent aussi, et le corps et l’esprit en deux parts égales, et le passé et chaque minute, et ce jour lui-même, et je pense : demain est-il un autre jour ? — je me revois encore, qui sort dans la nuit pour chercher à rentrer.
devant la statue, aucune plaque. l’œuf dans la main, et depuis toujours qui songe, le penseur ; mais qui pense l’autre, l’œuf ou l’homme plein de ces mystères devant lesquels il tremble, alors que l’œuf reste là, évident et lisse, joyeusement rond et plein de tout ce qu’il cache. le mystère de la création, l’œuf, la poule, créés peut-être seulement pour le rêve, et les vieux hommes barbus et mélancoliques penchés sur ce mystère n’existent que pour l’herbe autour — mais je n’ai pas le droit de marcher sur l’herbe, alors je la regarde comme du ciel.
une fable de Pessoa (de mauvaise mémoire) : l’homme comme un caillou qu’on aurait jeté en l’air, et qui dirait : voyez comme je bouge. j’ai grande tendresse pour la pierre qui tombe, va tomber aux pieds des rieurs, ou des penseurs mélancoliques — au moins elle tombe de toute la hauteur du monde pour la seule folie du vent.
dans cette lumière du parc, je pense à Alix Cléo Roubaud, parce que j’ai lu pour la première fois Alix Cléo Roubaud dans cette lumière de Pâques, et que la lumière de Pâques est celle que m’adresse Alix Cléo Roubaud depuis lors, dans cette lumière qu’elle aura cherchée toute sa vie — puisqu’elle croyait que la lumière guérissait sa maladie (et qu’elle aura voyagé toute sa vie pour la rechercher et chasser la maladie qui allait la rattraper à Paris). Je pense à Alix Cléo Roubaud si fort qu’en sortant, je croise Jacques Roubaud, mais en bien plus vieux, Jacques Roubaud centenaire : ce à quoi ressemblera Jacques Roubaud quand il aura cent ans. et je voudrais m’approcher du vieil homme et lui dire comme je suis reconnaissant à ce jour d’être si lumineux.
du vieillard dans le parc — le vieillard barbu et mélancolique, non Jacques Roubaud centenaire qui est maintenant loin, puisque quand même je n’ai pas osé —, je reviens, non à son regard, mélancolique, non à son visage, qui porte avec lui toute la sagesse désespérée et barbue du monde, mais à ses mains ; ce sont toujours les mains d’un homme qui disent son cœur, et ses mains à lui sont celle d’une jeune mère, alors j’ai pitié de lui, ce soir, tandis que je note ce jour comme s’il tenait dans cette image et dans ses mains.
mais puisqu’il déborde, puisque je suis rentré sans parler à Jacques Roubaud qui n’était pas lui, sans arracher l’œuf au vieillard pour le brûler au jour et le voir comme un soleil, sans rien faire d’autre que de marcher entre les Narcisses du jardin des plantes, je ne dirai rien du jour passé sur l’écran au travail lent et long comme de la pluie, tandis que tombait dehors la lumière de Pâques, plusieurs jours après Pâques, et que l’ombre gagnait la pièce, que le jour dehors devenait du lendemain bientôt basculé sur mes vies comme un mystère. le vieillard mélancolique et barbu dans le jardin des plantes est toujours là, allez le voir. il ne sait pas encore qu’il n’y a rien qui précède l’autre dans l’ordre mystérieux de ces corps qui tombent sans cesse avec la terre qui roule sur elle-même à toute vitesse : il ne sait pas encore que le mystère résolu rien n’empêchera l’œuf d’être pour toujours l’œuf qui enferme la vie (et comment est-elle entrée ?) pour qu’elle s’ouvre en déchirant ce qui l’a fait naître, et la poule, quelque chose qui s’enfuit et court encore quand on lui coupe la tête. il ne sait pas encore qu’il s’agit d’accepter le geste de croire, non pas celui de tenir l’œuf, mais de croire qu’en le laissant tomber sur le sol, l’œuf s’ouvrira à l’instant où il va éclore. il ne sait pas encore, et je l’aime pour cela, moi qui ne sais rien de plus que mon allure de caillou tombant sans fin sur la terre qui recule, et qui voudrais choisir l’endroit de la terre où la mer s’ouvre pour aller davantage.
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aller, retour
vendredi 2 mai 2014
ce rêve — il y a cinq ans maintenant —, si présent encore et souvent, j’y pense : qu’à force de me réveiller, aller et retour dans le sommeil et la vie, j’ai pris peur de ne plus savoir si c’est dans le sommeil où le réel que j’étais, et j’ai dessiné un R sur mon poignet — puis je me levais, et j’avais ce R au poignet, mais soudain je ne me souvenais plus si le R voulait dire Réalité ou Rêve, et je me suis effondré sur le lit en espérant me lever le poignet nu, peut-être, et désirant l’inverse.
ces derniers jours, dix fois le train (j’exagère à peine), dans un sens et dans un autre des villes, paris, toulouse, aix, marseille, chaque fois pour repartir, chaque fois pour revenir — et dans les allers, les retours, les mêmes images au dehors, sur la vitre un peu de mon reflet que je traverse pour voir ce qui passe et ne cesse pas : de la terre que je ne ferai que longer ; ici, on construisait un pont, et j’aurais voulu savoir comment — à l’instant même, nous étions sur un pont, et toute cette route, ai-je pensé, n’est qu’un immense pont plus ou moins levé sur la terre, et la route elle-même est un pont, et la terre on ne la touche jamais.
au passage d’Angoulême, je prends en image la ville d’Angoulême — une vieille promesse à Balzac et aux temps, je sais où la route tourne, où sous dix secondes on passe dans ce tunnel et où on débouche, mais un bosquet gène la vue, il faut attendre : Angoulême, on la voit le mieux lorsqu’on s’en éloigne le plus : je n’ai jamais pu prendre une image correcte d’Angoulême, preuve qu’Angoulême existe aussi — ou plutôt : au passage d’Angoulême, je n’aurais toujours pris que mon passage, Angoulême est le nom que j’aurais toujours donné à cette vitesse des villes invisibles ; d’ailleurs, je ne suis jamais allé à Angoulême.
sur le trajet, combien de solitudes — qu’en passant on jette un regard sans pensée réalise en soi l’image même de la mort : dans le vacarme des trains, l’apaisement de la poussière qui repose, et les noms et les dates là-bas sont la seule chose sur terre d’immobiles.
sur le trajet, combien davantage de multitudes.
vers Bordeaux la majesté des ponts qui nous enjambent : du pont exact qui enjambe nos passages — pour une seconde, adopter le point de vue du fleuve, faut-il qu’il m’en souvienne.
dans Bordeaux, la ville des toits de la pierre et du fleuve noir, et de la lumière sur tout cela qui se couche comme un enfant.
Agen, j’y aurais vécu trois minutes — le temps de regarder le ciel et de le voir comme ces arbres levés tous près de moi : toute ma vie à Agen aura été cette image dont je ne me souviens déjà plus.
Personne ne saura jamais qui du canal ou du train longe l’autre ; et quand j’essaie de m’en saisir, c’est la lettre R que j’attrape au vol : mais comment savoir si je rêve ou si dans le réel je me débats, si ce sont des ruines ou des reliques ; comment savoir ? ce que je sais : j’ai longé ces arbres comme je les avais longé avant, dans le même amour des reflets et du vent peut-être.
sur le poignet, aucune lettre ; des bracelets dans une langue inconnue, que je regarde inventant chaque mot de pur désir.
et à l’écran sur toutes ces heures ensemble, le visage de John Locke jusqu’à épuisement de l’ordinateur, ensuite des livres jusqu’à mon propre épuisement — le train est toujours une manière en dehors et en dedans qui fait aller, l’illusoire sentiment du voyage puisque je ne vais nulle part, surtout l’entre deux ; rejoindre. Les saisons de Lost redoublent l’impression de l’errance hors du temps mais sur laquelle le temps a prise absolument : les horaires, les durées, les lieux sont l’horizon permanent de cette réalité, que leur répétition dilue. Alors, Lost garde l’empreinte de ces trajets : et sur l’île où les saisons s’enchaînent, où les pluies tombe immédiatement de plomb, où les corps meurent sans fin et renaissent, je suis dans cette fable non pas celui qui la regarde, mais qui à distance du temps (série que tout le monde a vu il y a des années, et que je découvre) celui qui est la distance même du temps, et l’instrument de mesure de la perdition, de cette perte qui s’effectue en moi, quand le temps vide passe et que je le remplis de cette fable dérisoire dans ce qu’elle raconte, essentielle dans ce qu’elle évoque.
Train de nuit — mais sans couchette ; siège incliné à quarante cinq degrés, impossible donc d’être assis, et impossible de dormir : le progrès repousse les possibles décidément. Dans ce train, lumière faible : impossible de voir quelque chose (le numéro de sa place), mais impossible de fermer l’œil aussi, tant elle est diffuse et continue. Alors, sommeil innombrable, je me réveille toutes les heures, davantage ; j’imagine les marins, leurs quarts de quart d’heure, les moments de veille qui mordent sur le rêve, et les rêves qui sont l’autre manière de voir dans la nuit les formes qu’on devine dehors, les villes.
Limoges Bénédictins — est le milieu du monde, de la nuit, du rêve et de la veille, je me saisis de mon téléphone pour en saisir une trace : la trace est floue comme tout ce qui demeure entre nous et les choses dans ces heures de fatigue ; les forces qui nous restent sont pour l’effondrement. Aller et retour, sans savoir si ce train est aller ou retour, peu importe finalement — ô villes qui s’arrêtent au bord des trains ; compte seulement là où on va et rejoint, ce qu’on rejoint et en nous, les foyers de l’instant où s’allonger parce que la maison qu’on habite ne dépend pas des murs autour, mais des forces qu’on y a assemblées, des désirs où puiser le désir, et la simplicité d’être là.
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qui vive
mardi 29 avril 2014
Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ? Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ?
Breton
longer, partir, aller. d’une ville à l’autre au rythme des gares et des arrêts. paris toulouse aix paris marseille aix paris quoi bientôt ? les trains de nuit et les trains de jour. se réveiller à quatre heures à limoges (le lendemain être sûr d’en avoir rêvé : mais non, je possédais l’image sur mon téléphone — sans souvenir de l’avoir prise).
hier de l’autre côté du regard, quelque chose passe qui ne cesse pas ; de l’autre côté du vent, ce qui se lève encore dans le vent, tu ne le vois pas. tu vois la ville comme elle n’est pas et c’est pour cela que tu l’acceptes. tu l’entends un peu comme des enfants dans ton sommeil, ou comme la pluie lorsque sous la tente la pluie tombe sur le monde dont tu es préservé. moi, je dors encore : c’est exactement pareil.
"c’était d’abord la voix d’un espace vide", le vent pour Pessoa parle dans l’espace même, emplit ce qui n’est pas. et soudain je ressens l’espace comme du temps qui passe en moi, terriblement, s’échappe. j’éprouve de grands sommeils au soir et au matin, mais entre les deux, quelque chose qui est le contraire du sommeil. dans le sommeil, des images toujours, et des annonces. au matin et au soir, tout qui s’échappe encore. il n’y a plus rien que ce qui va arriver. et en attendant le vent partout est là comme une clé.
ces jours, du vent le désir d’emporter tous ces mois, et du vent davantage venait. sur la corniche, de la ville à gauche, à droite, derrière - devant, rien que de la mer qui allait, ou s’échouait. ces jours oui, dans les départs et les arrivées qui ne me laissent pas le temps de les écrire - de sorte qu’ils n’existent pas vraiment, le désir d’être emporté loin de ces mois pour être à demeure de l’autre côté d’eux et de les regarder de loin.
et parfois cependant le désir d’arracher la toile et de sentir la pluie sur le visage pour m’y confondre et dans les yeux regarder bien droit toute l’eau du monde venir s’y noyer - puisque ces jours sont là, les prendre. souvent, dans ces moments de bascule, penser : être après. pas là. non, là, seulement ce désir du vent, d’être là, à l’endroit du vent, au lieu où il vient frapper. être cela qui est frappé par le vent, en éprouver les jours, le présent de ces jours puisque c’est une promesse.
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quelle boussole
samedi 19 avril 2014
imaginez un brin d’herbe qui pousse par le milieu…
(Kafka)Le site est ma boussole ; non pas vers le nord, mais l’ouest (et cette phrase de Christiane Singer : dans une perte totale, tu touches ce qu’est ton être véritable).
L’adresse est folle, folle de folie, douce aussi — à la dispersion les cendres, être une part du vent ; et puisque le jour doit s’écrire comme le vent, être cela qui jette dans le vent soi-même, plein ouest toujours.
des herbes folles poussées en sagesse sur le sol dans les villes qu’on ne piétine pas assez ; des mots comme ton corps qui repose, des mots qui ne disent pas assez ce que tu n’es pas, ce que je ne suis pas encore ; un site comme des herbes poussées toujours, et imagine qu’au milieu de ton corps, c’est là qu’est ton corps premier, là qu’il prend naissance, et que l’aube se lèverait, se lèvera puisqu’elle s’est levée en toi dans le désir de la voir se lever, à l’ouest.
le monde ouvert en deux comme sur les anciennes cartes, un fruit plein de sa propre soif, ou deux mains à plats, qu’il s’agirait de saisir pour nommer les noms et des mers, et des terres et du ciel qui est dans tes yeux quand tu te penches pour le voir et en nommer la force d’aller (et de lier les sacrés des jours, avec ceux des ailleurs qui se passeront de mots, et de site et de boussole, puisqu’ils seront sous tes pas la poussière emportée par la fatigue toujours repoussée de tes pas).
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dans quelle nuit
vendredi 18 avril 2014
James McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, Falling Rocket De part et d’autre de la vie, sur tous les pans, sur chaque matière qui l’enveloppe, quelque chose de précieux qui s’éloigne, s’approche surtout. Se raconter une histoire pour comprendre.
La torche, tu l’aurais dans ta main, derrière toi la ville qui s’éloigne à mesure de chaque pas, tu as voulu chaque pas, tu te souviens du premier, celui qui te faisait entrer déjà dans cette forêt d’arbres dont chacun porte signe d’une beauté qui renforce la vie où tu vas, la torche tu la portes ainsi, avec la foi de celui qui marche dans le jour en pleine nuit, et le voile blanc d’un vêtement enroulé sur la branche tombée de l’arbre brûle au-dessus de toi, ainsi tu auras avancé longtemps dans la forêt des signes avec auprès de toi le regard capable d’en déchiffrer le sens et la portée et l’horizon — l’écriture même — (la beauté même qui sauve et justifie ta présence), sans ce regard comment avancer ; et le désir et les morsures, boucles des cheveux autour de ton poignet, en chemin tu aurais croisé un puits et regardé l’eau qui regardait vos corps, trempé tes lèvres dans ce puits de la soif, et allongé ton corps longtemps auprès du corps allongé de la soif même ; tu aurais avancé ainsi, tu aurais avancé la forêt avec toi et la nuit et les nouveaux mondes enfouis en toi s’étaient doucement levé et lentement dressé comme du désir et tu apprenais alors la profondeur des corps, le corps allé dans le corps même du temps, de la chair et des pensées, et des vies qui basculent vers le midi dans la nuit qui gonflait en toi de désir où tu allais encore plus profondément depuis une première fois échangé pour toujours ; et puis soudain auprès de toi le passé est venu et tu t’es retourné, tu as fait ce geste de te retourner et tu l’as vu dans la nuit inachevé et fragile, et tu t’es retourné de nouveau pour voir le chemin et tu as eu peur, tu as cru que le temps ne recommencerait plus jamais, que la nuit ne serait que de la nuit ; tu as pensé que la nuit ne finirait pas - tu sais maintenant que la nuit était la condition du jour, qu’elle n’était là que pour lever le jour mais qu’il fallait la traverser toute, puisqu’en elle seule tu pouvais grandir en toi, qu’elle appartenait à la berceuse et à la sagesse, oui qu’il fallait la traverser plus avant pour l’épouser et voir se lever l’Aube en toi et de toi et du regard qui savait lire les signes disposés pour toi, et tu as pris peur, alors tu as lancé d’un geste, terrible, la torche dans le puits qui s’est éclairé à mesure de la chute, qui ne connaissait pas de fond, le noir grandissait le temps et en toi s’éloignait à jamais ; je crois, tu as posé les yeux sur le sol et le jour faible qui se levait, sans aube, celui des villes et des hommes, avait dans ta bouche le goût qu’il aura toujours, de cendres et du repos interminable.
C’est une fable. Un récit.
Au récit, je sais combien je dois ; mais au poème, là où est ma vie, où est la vie, l’éclat pur, l’instant qui dure sans durée, l’aube toujours recommencé — je lui confie la foi du recommencement pourtant, je lui confierai à jamais cette foi.
Phrases lumineuses ; les plus lumineuses dont je sois capable. Obscures seulement pour ceux qui habitent seulement les villes et leurs lumières fausses, ignorent les lumières qui tombent du ciel, la nuit.
J’ai relu le poème de Michaux tout à l’heure, à midi, nous deux encore j’ai attendu midi pour cela, et j’ai relu ce poème du feu et de la cendre, pour lire ce dans quoi j’entrais. Quand il faudra se souvenir de ce jour, je relirai ce texte. Quand il faudra l’oublier aussi, mais je ne l’oublierai pas.
James McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, Falling Rocket, détail Mots-clés
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à quelle adresse
mercredi 16 avril 2014
J’ai demandé si peu à la vie - et ce peu lui-même, la vie ma l’a refusé.
PessoaAlors nous faudra-t-il tout demander.
Si j’ouvre Pessoa au hasard, ce n’est ni pour le manque, ni pour la consolation, mais pour trouver des portes closes que je pourrai enfoncer avec mes poings.
De l’adresse, je n’ai jamais pu me défaire, jamais su — ce qu’on traverse quand il faut écrire, c’est une manière de don, chercher, chercher chercher encore ce qui saurait dans une âme et un corps ce qui saurait déplier le monde et comme ces rues qui percent parfois dans les villes quand le soleil se couche, se couche tant que je sais la ville ouverte à cause de cette lumière.
Pas d’écriture sans adresse, sans que dans chaque mot on dépose le poids d’autres encore, qui parlent à ceux qu’on désire, à qui les désirent et étoilent en eux et au dehors à partir d’eux le sens de ce pourquoi je vais, de ce pourquoi nous sommes ceux qui allons.
Hors, comment y croire encore ? c’est là, où la révolution est possible, et l’amour — quand se noue cela qui est la foi même, d’une adresse qu’on confie pour qu’elle se lève, et en soi le déplie aussi, ce qui en soi renouvelle les forces. Là où l’écriture, à sa tâche minuscule et décisive, agit — qu’on écrit pour le corps qu’on désire, et qu’en ce désir là se rêvent possibles les changements du monde.
Je le sais bien, que la solitude d’écrire fait violence à l’action collective, que les frères et les camarades au dehors sont seuls aussi, que ma solitude renforce ; je sais bien, aussi, je sais fort, que c’est là pourtant, seulement là où on le peut qu’on rassemble les forces capable de répondre au monde, que l’amour est la communauté première, qu’elle est la révolution même.
Quand l’adresse est arrachée, que reste-t-il ? Quand c’est au lieu de l’adresse même que pèse le soupçon ?
S’adresser, pas d’écriture possible sans la parole amoureuse. Dans quelques mots précipiter ce qui me relie à toi et au monde. Écrire, cela voulait dire : être au plus proche de ce qui me reliait au corps amoureux — et tout bâtir, pierre après pierre après pierre depuis la poussière dans le vent, pour choisir ces frères, ma sœur, les trouver, les aimer enfin parce que je leur appartiens.
Dans mes heures de tempête qui battent, dans le corps et dans la ville, les communautés impossibles, les arrachements — le passé comme une rature, voilà ce qui m’apparaît, dans la peur terrible que rien n’a eu lieu peut-être.
La terreur même, que ce qui a eu lieu n’a été qu’un voile, une projection d’illusions — oui, écrire n’a de sens qu’en regard de ce vers quoi cela conduit, et si c’est grande solitude, la peur de s’être perdu — jusqu’où le chemin s’efface derrière soi.
Je regarde le ciel encore ce soir, comme chaque soir ; la lune derrière le voile.
Les mots de l’ami pansent les douleurs — Écrire à la grande adresse sans nom, et en lisant elle se reconnaîtra ? — contre la douleur vive d’autres mots, d’autres visages perdus, les miens quand j’avais cru possible l’espace de travailler la vie en soi pour en retour redevenir plus vivant ; les cheveux tombés sur le sol maintenant, comme entre mes doigts du sable, que j’embrasse infiniment doucement.
Non, je n’écris pas pour écrire des mots, mais pour ces levées en soi et trouver dans le corps de l’autre ce qui lèvera encore la vie qui pourrait être possible.
À cette vie devant moi qui s’éloigne, qui m’a dit : désormais que je n’ai plus rien à attendre, vous n’avez plus rien à me refuser, je réponds, dans la douleur de savoir qu’elle ne l’entendra pas : je t’ai pourtant tout donné, même ce que je ne possédais pas.









