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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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auprès du soir et de l’aube (tout ça pour ça)
jeudi 31 octobre 2013
C’est aussi simple qu’une phrase musicale.
Rimb.
Il y aurait tout ce qui empêche, et les efforts que fait le monde pour plier contre soi, jusqu’à nous faire rompre — on ne rompt jamais ; tout ce qui autour de soi forme ce complot de forces qui minent, pourrait faire qu’un soir, on s’arrête, on s’assoit sur le bord, on pose les mains dans la terre, on ramasse la poussière comme du sable en jouant avec elle et disant : oui, j’arrête, et on regarderait le ciel passer au-dessus de soi, sans un regard sur nous, filer vite de l’autre côté du jour et le matin se lèverait sans nous — mais non.
Parce qu’il y a en regard l’infime des secondes arrachées à ce chaos, instants qui remettent tout d’aplomb, comme à leur place, une place en soi de fragilité, et de force, comme intacte l’origine où nous sommes là où est l’endroit où on a choisi d’être : contre la totalité des lois du réel, celles qui exigent l’appartenance sociale à ce monde, imposent de donner le change — rendre une monnaie qu’on ne possède pas —, et disent sans cesse : nul n’est censé ignorer la loi (j’ignore toutes ces lois), et sans cesse produisent chaque seconde (ces jours, impression que le jour n’a été inventé que pour administrativement trouver des moyens de le légitimer : et administrativement, il faut bien que cela résiste pour régler ces problèmes) : contre tout cela, il y a ces quelques secondes, contre tout cela, quelques secondes seulement qui en réponse traversent, bouleversent et équilibrent, résistent, justifient la vie.
Ce n’est pas grand chose, c’est la simplicité comme du ciel qu’on aperçoit entre deux tours, chargé d’un rose qui vient de plus loin que lui, que le souffle lointain du désir a porté jusqu’ici, ou comme de l’eau chaude qui glisse sur la peau, une morsure, la tendresse d’une morsure, les cheveux déroulés contre soi, le désir immense de lui appartenir, ou à distance le manque qui nourrit le désir et le désir qui n’est plus du manque seulement le dialogue entre deux silences qui disent combien je suis là désormais, et hier soir, la pensée d’être là, simplement, dans la simplicité comme de la mer touché des yeux au lointain, moi aussi là comme la mer, à égale valeur, et pour une égale existence, de désir et de soi qui relève de plus que seulement soi, sous l’eau chaude qui enveloppe, les bras qui serrent d’autres bras qui serrent et cerclent le territoire du monde où vivre contre le monde et ses territoires, et avec lui, être cette partie du monde-là.
Quand l’ordre du chaos reprendra, ensuite, il aura été mis pour toujours à distance, et il pourrait bien dicter des lois impossibles, on saura que toute la vie aura conduit à ces secondes-là, simples et minuscules qui valent plus que l’or, et tout cela aura conduit à cela, de simplement nu comme deux corps soudés l’un à l’autre à leur propre nudité, à leur propre désir.
C’est s’endormir simplement, avec ce désir de recommencer le temps. C’est respirer lentement, doucement, ce désir, tandis que le monde dehors est plein de bruit, de voitures qui vont n’importe où, qui crient, c’est auprès du soir et de l’aube, ce recommencement, infiniment recommencé.
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prendre le temps (mesure du monde)
samedi 26 octobre 2013
Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !rimb.
le temps, c’est ce qu’on perd — on le sait bien ; ce qu’on donne aussi, parfois, à ce qui est plus précieux que nous, comme sur des cartes postales, on prend ces minutes qu’on ne possède pas pour écrire : je suis là : alors parfois, dans ces minutes, on le confie, comme notre ombre, on s’éloigne plus sûr d’être désormais quelque part, auprès de qui on tient plus que nous.
mais le temps, c’est avant tout ce qu’on oublie, et quand on s’allonge auprès de son propre corps, le soir, c’est trop tard pour le matin, sa lumière déjà rangée dans la poussière, rien qui ne sauvera rien d’elle, seulement fermer les poings fort sur le vide pour ne rien retenir, laisser aller le temps sur soi pour qu’il emporte tout.
le temps, c’est surtout pour moi ce qui me prend, m’arrache. quand je me retourne : les tâches à faire, immenses, toujours là — j’accumule les stratégies pour y faire face, mais le temps sur moi remonte, en vagues, et avec un seau percé, l’enfant qui vide la mer pour la déposer dans des minuscules tunnels voit son ruisseau épars dans ses mains, pleure, l’eau qui se répand sur son visage l’aveugle tant qu’il ne sait pas qu’il pleut sur tout cela, et qui efface le sable.
il y aurait évidemment dans ce temps perdu ce qui ne compte pas, ce qu’on laisse — toute la vie officielle, administrative, insensée (ses courriers, je ne les ouvre plus) (le désir très vif parfois de brûler tout ce qui appartient à mon identité sociale). et comme pourtant cela prend, occupe, envahit, pour rien. temps qui prend le temps a ce qui importe, par exemple quand on est loin — les appels sur lesquels on compte, les mots qu’on voudrait adresser à ceux qui sont dans d’autres villes, mais qui demeurent lettre morte parce que ne voulant pas le faire entre deux moments pris, je repousse infiniment le temps où ; oh, avoir pour moi ces heures que je ne possède pas. le temps, c’est ce que je vole alors, pour lui arracher un peu de lui, un peu de moi.
avoir une heure, ou deux, dans la journée, pour l’écrire : mais pour écrire une heure, je le sais bien, il m’en faut vivre dix — une heure d’écriture qui me permettra d’en vivre cent dehors, avant d’en vivre dix qui appelleront une heure d’écriture, peut-être. ce qui compte est le dehors, je le sais bien maintenant, et comme tout se renverse.
prendre le temps, cela veut désormais dire : le prendre, ce temps, de prendre le temps d’aller en lui sans autre raison que de tâcher de rencontrer une raison suffisante de l’écrire pour le vivre mieux, et de cela n’être rien qu’à sa mesure.
dans l’arbre à savons du jardin des plantes, des feuilles vertes, folles de jeunesse, des feuilles rouges d’automnes et de fatigue, d’épuisement bientôt évanouies, des feuilles noires recroquevillées sur le noir, mortes sur place, pas eu le temps de tomber : toute une vie dans un seul arbre traversé de lumière, sous le ciel clair bientôt à la pluie. prendre le temps de cette vitesse aussi, une vitesse arrêtée, qu’il faudrait aussi être en mesure de dépasser pour mieux ensuite, s’arrêter plus loin, et la voir passer.
en montagnes, j’imagine que le temps a cette qualité de vitesse : la tempête qui peut venir très vite sur la lumière pure, dans un monde qui pourrait être immuable, sans ville, comme là depuis toujours et pour toujours — la lenteur et l’accélération, et au milieu, être là pour simplement prendre le temps de ce temps.
prendre le temps aussi de se hâter à cette vie dont je prends mesure.
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heures du jour (avec le bruit lointain de cette ville)
lundi 21 octobre 2013
Si le jour se lève, c’est peut-être pour cela, cela seulement ; je me disais ce matin descendant cours Sextius plein sud, puis longeant vers l’Est la Rotonde : pour qu’on le voit se lever, rien d’autre. C’est une pensée simple — je voudrais déposer des pensées simples, les rejoindre. Si le jour monte, ce n’est pas pour la lumière, ou la brûlure de quinze heures, mais pour le moment bref où il se fait ; quand midi vient c’est déjà le pli, pour retomber de l’autre côté du corps, là où le voir disparaître : c’est l’autre raison du ciel, là pour qu’on le voit mourir — s’en relever le lendemain.
Ce rêve, cette pensée simple : régler le réveil à l’heure du soleil ; j’ai ce luxe, de n’avoir pour horaire que la lenteur du sommeil, de la lumière naturelle. Demain, précis comme une horloge, il sera sur nos visages à huit heures pile.
Quand on va d’une ville à l’autre, le souvenir des lieux tient à la lumière (je le sais) — Pau, Bordeaux, les bords de Moselle : la qualité d’une lumière, et certains couchers de soleil plus que d’autre. La Toscane, quelque chose que j’imaginerai maintenant comme une diffusion plus nette. Sur les canaux plus loin, le sfumato des maîtres. (Oh si proches).
Le soir, à la Folie Vendôme, je vais d’un banc à l’autre pour suivre la chute du soleil et l’avoir dans les yeux (il est si faible ces jours, il ne m’atteint plus qu’à peine, et c’est par charité que je lui montre mes yeux, comme on encourage un enfant à marcher, un vieillard aussi). Lorenzaccio sur les genoux, et le regard plus haut, sur Florence : la description du coucher sur le fleuve sous le Ponte Vecchio
Le bord de l’Arno.
CATHERINE — Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir, avec le bruit lointain de cette ville.
MARIE — Il est temps de rentrer ; noue ton voile autour de ton cou.
CATHERINE — Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chérie ; que le ciel est beau ! que tout cela est vaste et tranquille ! comme Dieu est partout !On me chasse d’ici pour dix-huit heures trente, un quart d’heure avant le coucher : alors, je reste un peu, dans les rues qui bordent la Folie, pour voir jusqu’au bout le ciel de Florence venir jusqu’ici, ou la lune de la Place Saint-Marc, arracher à moi d’autres lueurs, des départs.
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lumière & folie (reprendre possession du désir)
mercredi 9 octobre 2013
Place Albertas, sa centralité dissymétrique, fascinante. Je ne passerai jamais ici sans lever les yeux et m’arrêter. Décision prise de prendre une image à chaque fois (il faudra que je me force pour ne pas faire le détour, et m’y arrêter chaque jour) (je ne me forcerai pas). L’ouverture du quatrième mur à l’endroit où je suis, les murs lépreux au fond, et la densité de la lumière. Je chercherai toujours dans la vie des lieux qui sont à la vie-même des raisons de lui appartenir, des énigmes qui dévisagent, la force des évidence. Des lieux comme celui-là, qui rendent le désir du dehors plus désirable encore — et écrire, sur des pages, non pas pour comprendre, mais pour reprendre possession du désir.
Écouter la radio une part de l’après-midi, dans l’épuisement de la veille ; tâcher de dormir : impossible à cause des travaux dans la rue (on creuse un large trou dans la terre), alors se rendre au dehors, vers cette place. Comme d’insomnie, rester ici lentement (il y a pourtant tellement à faire). Non, je me rends. J’ai dans mon sac le journal de mardi, que je n’ouvre pas, que je n’ouvrirai pas. Je regarde. Il y a le jeu de cet enfant, et un photographe, avec tout le matériel qu’il possède, j’imagine combien ses photos doivent être parfaites, parfaitement ratées aussi — qu’il ne verra rien du mouvement. Je m’éloigne vite.
Je gagne la Folie Vendôme — trouve un banc face au soleil qui tombe sauvagement, lis d’une traite (pour la dizième fois) La Dispute à cause d’un souvenir précis, et parce que dans l’écriture j’ai parfois ces moments d’arrêt pour lesquels je sais qu’il ne me faut pas insister, comme on travaille le bois on risque de le briser de l’intérieur ; très vite je trouve dans Marivaux parfaitement ce que je cherchais (un basculement du dialogue vers l’adresse tierce : si difficile, si essentiel (tout le théâtre pour moi, ce retournement, le théâtre que je cherche). Je reste ici, face pavillon Vendôme que je viens visiter aussi souvent qu’Albertas (la ville et le contraire de la ville). Je sais maintenant où descend le soleil au mètre près, je sais où m’asseoir pour l’intercepter (mais pas trop).
Ici, je commence à comprendre les courbes ; et je sais comment la pièce va s’achever (du moins : en moi). Je sais le soleil et l’énergie des places qui valent la peine qu’on les regarde, la peine est douce.
Devant la Folie Vendôme, je termine Marivaux en même temps que le jour. Le soir, j’irai au théâtre — en rentrant, je penserai : oui, travailler, écrire, non pour le travail, l’écriture, mais pour saisir un peu de cette lumière et la voir mieux, comprendre ce que les morts voulaient nous dire quand ils me disaient avant la nuit : je suis vivant.
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les deuils impossibles (nos disparus)
mardi 8 octobre 2013

J’aurais parlé d’Intimacy ce matin-là au milieu du cours de théâtre, et plutôt à demi-mots, rêvant intérieurement d’une scène (cette scène si précise où l’homme descend les marches vers la salle de théâtre — descend vers son propre désir, et le dévoilement de cette femme, sans qu’elle le sache ; la violence pure, et tendre, de cette scène, sur laquelle bâtir tout un théâtre, oui, tout une manière de le renverser sur la vie) ; et je n’aurais rien dit, finalement, comme toujours — puis, en remontant cette rue choisie parce que le soleil s’effondrait de l’autre côté, à l’horizontal de la marche, je pensais : demain recommencera, ce même ciel enfin.
Le soir, le monde soudain moins large ; le monde soudain révélé à un manque qu’on ignorait — non : le monde élargi, oui, et entre les mains ce qui demeure comme incitation désormais à aller davantage, au plus large encore. Ce qui commençait finalement, c’était ce manque qu’on n’aurait jamais éprouvé sans ce soir, la nouvelle qui tombe d’un mort dont rien ne nous approchait de lui que sa faculté à avoir étendu le monde en soi : et comme ces années ce monde qu’il avait défriché nous avait élargi aussi. L’épreuve du deuil des artistes est si cruelle — qu’on porte ce deuil en soi sans avoir jamais vu le regard de celui qui a disparu, sans que son regard se soit posé sur nous ; on est sans doute indigne de le porter, ce deuil, on est moins peut-être en droit d’en endosser la douleur, et pourtant.
Je me souviens cet été 2007, la mort le même jour de Bergman et d’Antonioni, et comme les jours suivants j’avais été saisi de cette peur irrationnelle que Godard s’en aille aussi, ou Julien Gracq. Et Julien Gracq est mort cette année-là — deux mois plus tard, je tenais entre les mains mon livre, que je m’étais promis (un serment) de lui adresser (j’ai encore l’exemplaire, glissé dans une enveloppe). Je me souviens de la disparition de ceux qui s’effacent et nous laissent vides d’eux, doublement vides en ce retrait : nous étions seuls à porter le deuil de Bergman et d’Antonioni ce soir-là, sans qu’ils le sachent ni de leur vivant, ni de leur mort.
Je vis avec cette pensée — d’avoir appuyé de mes deux pieds le sol de cette terre au même moment qu’eux, et cette pensée rend le monde plus acceptable (non pas plus supportable). J’aurais peut-être respiré le même ciel (le ciel change il est vrai plus vite que les villes des mortels). Mais jamais croisé de regards qui puissent renvoyer le mien au regard de ce ciel. Je marchais à peine quand Michaux est mort. Cette pensée me console de la peine que j’ai à porter ce monde survivant de sa mort.
« Ils sont tous morts,
Bruce Lee est mort ;
Bob Marley est mort.
Qu’est-ce qu’on fout là ? »Bob Dylan marche ce soir cette terre que je marche aussi — pensée qui sauve (avec celle de l’immortalité de Bob Dylan, prouvée par cette pensée évidente : que Bob Dylan ne peut disparaître sérieusement.)
Dans la solitude — dit le journal ; (oh, comme toute la pièce vers laquelle lorgne le titre dit précisément comment la déchirer, l’échanger, la partager) — non, pas dans la solitude, seulement désormais, nos solitudes sont plus lourdes, et plus peuplées, plus sourdes de mille vies maintenant que la mort est, en nous, non plus un terme, mais l’origine sur laquelle bâtir la vie, et travailler, travailler pour élargir davantage le monde et nos vies, et nos morts intérieurs.
Cette scène de Intimacy m’a hanté toute la journée et encore aujourd’hui : le nom de la pièce que joue la jeune femme. Je crois que c’est Tchekhov. C’est un mystère dérisoire. Il ouvre seulement à un secret que je sais puissant, qui m’absorbe tout entier en lui. Ce soir, j’écoute pour conjurer la perte Anthony And The Johnson — Soft Black Stars —qui achevait Persécution, et l’Adagio de la 10ème de Mahler, à cause de Ceux qui m’aiment prendront le train.
Endormi hier soir très tard, sur des images de ce film, le cimetière de Limoges comme une ville [1], où il faut courir, courir pour rechercher quelque chose, mais quoi ;
Et dans le regard de Bruno Todeschini, descendu dans cette gare Souterraine — le corps est si loin, on ne voit pas le regard, mais lui nous regarde, ou plutôt pose son regard dans notre direction ; comme une image qui résiste encore à la disparition, non pour la consoler, mais pour mieux la faire durer, infiniment, ou comme on marcherait vers elle, son secret et ce qui le brise.
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ou la vie sauvage (les territoires de l’amour)
lundi 7 octobre 2013
Le territoire actuel est le produit de plusieurs siècles d’opérations de police. On a refoulé le peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues, puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses halls d’immeuble, dans l’espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintants du privé. La question du territoire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir. Ce dont il s’agit, c’est de densifier localement les communes, les circulations et les solidarités à tel point que le territoire devienne illisible, opaque à toute autorité. Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire. Chaque pratique fait exister un territoire – territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux d’enfants, des amoureux ou de l’émeute, territoire du paysan, de l’ornithologue ou du flâneur. La règle est simple : plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. Bistrots, imprimeries, salles de sport, terrains vagues, échoppes de bouquinistes, toits d’immeubles, marchés improvisés, kebabs, garages, peuvent aisément échapper à leur vocation officielle pour peu qu’il s’y trouve suffisamment de complicités. L’auto-organisation locale, en surimposant sa propre géographie à la cartographie étatique, la brouille, l’annule ; elle produit sa propre sécession.
L’insurrection qui vient
C’est la direction que prend le ciel — par là. Il n’y a pas plus loin.
C’est là-bas, que poursuivent les nuages.
Au Sud, un orage immense contre lequel la voiture vient glisser, à peine on essuiera quelques gouttes en remontant vers le Nord. À l’arrivée, la voiture sèche, et la route plus sèche encore — mais tout là-bas, les éclairs tombent dans la mer. L’image est trop parfaite ; je regarde le ciel s’écrouler de toute sa force, tandis que je reste ici. Plus à l’est encore, les montagnes montées jusqu’au soleil entier pour le toucher, j’y pense comme à la vie sauvage.
La ville, c’est ce qui nous est donné pour appartenir. C’est partout, ce qui commence l’espace de l’autre. Des territoires assignés, comme des tâches à remplir — et le lieu du travail, comme un lieu où travailler, et rien d’autre.
Du ciel, comment penser à une tâche ?
Depuis un mois ici, où c’est partout de l’horizon, et des collines et de la terre, et la mer qu’on respire sans la voir, penser : la vie sauvage est un pas de côté qui vient remplir l’espace. J’ai regardé lentement et tendrement la mante religieuse dans sa vie de mante religieuse, lente de lenteur. J’ai ramassé des herbes hautes. J’ai attendu qu’il pleuve. J’ai appris à oublier (à oublier les corps du métro, les visages par centaine, les bruits de bruit).
J’ai pensé au rêve de René Char. À celui de Robinson Cruosé, au chapitre 21 [2]. J’ai perçu la vie sauvage possible en raison de la ville, et à grâce à elle. J’ai eu la nostalgie de la ville dans la ville.
Puis j’ai tourné ma vie vers les territoires : l’exigence des territoires (celle de les superposer). Chaque pratique fait exister un territoire – territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux d’enfants, des amoureux ou de l’émeute, territoire du paysan, de l’ornithologue ou du flâneur. J’ai conçu l’image d’un territoire capable de les supporter tous — qui ne serait pas l’écriture. L’amour et l’émeute, et la terre et la ville du deal, et les ponts sous lesquels marcher vite, et les lits où s’allonger pour ne pas s’endormir ; morsure sous les cheveux ; et toute cette vie sauvage qui s’invente contre la vie elle-même, qui est la seule vie possible.
Il y a un cercle, sur ma route, encore et encore : ce qu’il fait tourner n’est pas seulement la route, mais son propre cercle qui s’étend — suis la direction (et quelle que soit : l’accepter comme un désir, une force) pour mieux l’inventer, la trouver, l’épouser.
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la ville n’est pas loin (sur les lèvres, les cavatines)
dimanche 29 septembre 2013
Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
Au cœur de la ville vraiment. Nouveau manteau pour l’hiver (ai appris seulement hier que c’était dans l’automne qu’on était – peut-être d’avoir basculé sans le savoir m’en préserve ; je le crois.) Nouvelles chaussures aussi – c’est par des stratagèmes comme cela qu’on renouvelle le temps, ou via ces talismans qu’on le traverse ; peut-être est-ce d’avoir marché tard (plus d’un an ?), je ne finis pas d’apprendre à marcher (je sais bien que marcher n’est qu’une longue chute retenue, la fragilité d’un équilibre, le déséquilibre pour accompagner la terre dans sa propre chute (comme un enfant)).
Arènes de Lutèce (ici la ville change de nom). Il va pleuvoir (maintenant que j’écris cela, il pleut). À l’est, très chargé ; à l’ouest, évidemment, tellement moins (parce que c’est de là que). Au nord, je ne sais pas – et le sud est si loin. Ici dans la douceur du temps, seulement pour l’arrêter. Dehors sont les routes, les mauvaises, celles que les voitures empruntent pour ne pas aller, mais rentrer, ou sortir. Dehors partout, au-delà des arènes sont les bruits. Ici, dans le dedans d’une ville ancienne, seulement, ceux qui apprennent à leur enfant à poser un pas après l’autre pour aller, non pas d’un point à un autre, mais sur le sable du monde, pour avancer.
Nous sommes seuls à le savoir, qu’on est là pour toujours.
Je m’éloigne pour regarder la ville qui voudrait se dresser mais qui semble retomber, lointain – débandade aux alentours de six heures, un dimanche.
Temps au-dessus de moi qui est le mien, d’orage qui n’éclate pas, pas encore ; peut-être après le coup de vent, laissera place enfin à ce qui doit. Pour l’heure, ce sont des jours de rien, où ne pas savoir où, ni quand, et suspendu à un fil. Mais le fil ne compte pas. Je sais les lois de la gravité qui sont centralité essentielle. Je sais – les talismans.
Je regarde encore un peu au sol, les enfants d’un an apprendre à ne pas tomber, ou à tomber, mais plus lentement (une vie pour cela) ; et incapable de savoir quelle ville il est, demain – je regarde un peu, lentement, doucement ; pour l’accepter.
Je ne comprends pas très bien la chute du jour, et où il tombe. Mais je sais ce qui m’en protège.
Et que vivent sur nos lèvres les cavatines.
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pensées, flottements et dévorations (transfuges)
vendredi 27 septembre 2013
L’imitation de la vie brouille la frontière avec la mort. Dans les plis de la frontière les deux mondes échangent des transfuges.Robinson
Métro, RER – heure de pointe (jamais su le sens de l’expression) : le rythme lent et frénétique de la ville qui va, qui s’arrête, qui va, qui s’arrête, comme cela sur des kilomètres de ville tandis qu’on passe sous elle sans la voir, pourrait aller plus vite tant qu’à filer ainsi – et je pense doucement au berger des Basses-Alpes, qui se plaignait que l’Europe lui interdisait de déplacer ses moutons au-delà d’un certain nombre alors que les parisiens s’entassent par centaines dans quelques mètres carrés ; sortie du RER, Nanterre pourrait être une petite ville si elle n’était pas une grande université : je me perds dans ses couloirs à ciel ouvert (mais cela ne compte pas : il n’y a que de la brume), des rues larges entre les bâtiments, jusqu’au bâtiment où on a déposé le théâtre.
Dans le désordre, j’aurais vu, au cours de la journée, des images du journal vidéo de Jean-Luc Lagarce et des scènes sublimes d’un théâtre brésilien contemporain jouant le théâtre antique grec, et j’entends parler d’anthropophagie ; plus tard, de langue de terre capable de relever la langue amère - et perception contre perception, cette approche du théâtre : ce qui donne à voir et aussi cela qui se donne à voir (je pense au visage effacé de Narcisse qui désirait bien plus) ; embaumement de la pensée quand elle s’exerce, qu’elle nomme.
Cette phrase entendue : « Être capable de penser ce que la pensée n’est pas capable de recevoir comme pensée, c’est cela qu’on appelle pensée. »
J’écoute un éloge de l’anthropophagie : le sublime de la relation. (À la volée, je note cette phrase que je crois entendre : les Indiens du Brésil sont étrangers au "je pense donc je suis", mais perçoivent davantage un "l’autre me pense donc je suis" – émerveillement. Quand je demande des précisions, je réalise que j’ai mal compris : mais je préfère garder malgré tout pour moi l’erreur manifeste qui dit plus justement le rêve des indiens que je porte.)
J’apprends donc que l’anthropophagie n’est pas le cannibalisme : non pas réduire l’autre à du soi pour dévorer et se l’approprier, incorporer en son corps le corps de l’autre, mais au contraire un désir de se laisser envahir par l’autre. Celui qui dévore est dévoré par celui qui est dévoré : l’esprit de l’indien mort, avalé, peuple le corps de l’indien vivant, qui l’avale. Il faut attendre longtemps, que dans le rêve lui apparaisse l’esprit de l’indien qui l’habite, et qui lui apprend une nouvelle manière de danser. Alors le rite accompli, il peut aller danser pour faire vivre dans son corps le corps de l’autre.
Mais sans doute n’ai-je de nouveau pas bien compris ; dans le flottement du jour brumeux, je rentre – RER, métro, de l’autre côté du jour, c’est toujours l’heure de pointe. Et moi, au milieu des corps qui traversent la ville dans l’autre sens, je pense doucement aux montagnes.
Puis, ce soir, cette pensée : je me demande si les Indiens connaissent les noms des fleurs ici.
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dépôt de lumière (vies et mort de Milon de Crotone)
dimanche 22 septembre 2013
nm (si-smo-gra-f’)
Terme de physique. Instrument destiné à indiquer l’intensité des tremblements de terre.
Le sismographe thermo-électrique a signalé un frisson continuel du sol avec des secousses de tremblement de terre.
On raconte (je n’en crois rien) que Milon de Crotone, le plus grand athlète de tous les temps quand les temps étaient jeunes, avait traversé le pays (on ne sait pas lequel) et croisa un chêne fendu qu’il décida de fendre davantage – c’était un piège. Ses mains prisonnières du chêne, Milon de Crotone — l’athlète invincible — fut dévoré par des loups. L’histoire est sans doute fausse, on ne le saura jamais. C’était peut-être des tigres, des lions, des chiens, des rats.
Est-ce la statue de Milon de Crotone, fils de Diotime, six fois champion olympique, sept fois vainqueurs aux jeux pythiques, neuf aux jeux néméens, dix aux jeux isthmiques — sur le vieux-port de Marseille, immobile ?
Je ne sais pas – on raconte tant de vies [3]
de Milon de Crotone qu’il y en a une pour chacun d’entre nous ; moi, je pense au chêne, je pense à sa fêlure qui était un désir, qui n’était qu’un appel.Je pense à la foi des animaux sauvages aussi, à la compassion des animaux sauvages pour l’emprisonnement du pauvre homme : ses hurlements au-dessus de ses mains en sang.
Puis, lentement, je ne pense à rien de tout cela ; sismographie du jour, ce journal : je pense aux forêts autour, et à la vanité de celui qui voulait fendre ce qui était déjà fendu. Je pense à la largeur des forêts quand on entre en elle, et qu’elles reculent à mesure qu’on s’y enfonce. Je pense à toutes les vies qu’elles possèdent, mille fois plus et davantage que Milon de Crotone.
Sur le vieux port de Marseille, je ne pense ni à Milon ni aux forêts auxquels je pense ce soir en notant à la volée ces pensées, je pense : la lumière est juste, et sous elle, nous sommes là justement (simplement) là pour la recevoir comme si c’était de la lumière qui viendrait se poser, là.
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cette ville (l’ombre loin de mon corps)
vendredi 13 septembre 2013
L’air et le monde point cherchés. La vie.
— Etait-ce donc ceci ?
— Et le rêve fraîchit.Rimb.
Les villes passent comme des rêves : quand on se redresse, au-dessus d’elles, c’est qu’elles nous échappent. Les villes, quelque part, plus loin, habitent le rêve d’un autre, et c’est tant mieux. Parfois, alors qu’on marche depuis des heures dans les pierres et la chaleur, l’un d’entre nous lève un doigt pour montrer quelque chose qui brille davantage ou qui noircit un peu la montagne : l’homme au doigt tendu prononce un mot (inconnu), et la ville ainsi nommée est soudain vers où l’on va.
Depuis une semaine que je vis dans cette ville nouvelle, une semaine où j’apprends les lumières et les énergies, certains champs de force, la place du soleil dans le ciel et sur les murs les ombres et comment elles s’allongent vers moi, je n’aurais jamais cru que c’était apprendre à la quitter.
Une ville, on peut faire semblant de s’endormir auprès d’elle et l’entendre respirer, on peut en plein jour chercher à en intercepter le cours, choisir des lieux qui seront pour toujours le lieu où pour la première fois j’aurai lu ces vers de Sophocle, je serai toujours pour elle un clandestin, un secret ; l’ombre loin de mon corps.
Ce matin, le bruit féroce d’une voiture au pied de l’immeuble : certitude qu’elle fonçait sur mon corps, se lever en sursaut, et où chercher le sommeil ensuite - sous la voiture ? Sous la ville.
Tout à l’heure, en raccrochant, j’ai pensé : je ne sais même pas où est le cimetière dans cette ville.
Cela aura été (je crois) la première ville que j’aurais habité sans fleuve. Ce n’était pas faute de faire de mon errance ici, un cours fuyant. (J’ai pensé aux bruits du gave, à l’aube, au pied de la gare).
Jusqu’à hier, j’évitais de regarder la ville, par superstition, pas certain d’y rester. Étrangement, maintenant, je la regarde lentement ; je me suis perdu tout à l’heure, vers le Nord ; je suis revenu sur des chemins que je ne prendrai plus [4]
Je parle de toutes les villes, de toutes ces villes que j’aurais un peu habité comme un passant ; et je parle de celle-ci, sur laquelle la lumière tombe, que je retiens encore.









