Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
-
l’imprédictible (savoir faire la planche)
mercredi 11 septembre 2013
chercher la poignée de la porte De l’imprédictible. Se lever sans savoir où. Ni demain, où non plus. J’évite de regarder la ville, par superstition. De regarder le ciel (de sortir dehors être dehors). Par superstition et comme un talisman, j’évite tout simplement de prendre l’habitude d’aller, de posséder des habitudes. Je ne possède rien, ici, que certains moments du jour interrompu (j’attends l’interruption comme le jour) le désir de la montagne.
De l’irrésolu. C’est toujours quand on fait un pas de côté du monde qu’on en est, immédiatement, couvert. Toujours quand on court que le monde autour s’accélère (et le retard aussi).
De la peur. Ce rêve cette nuit : une pluie de météorites sur une ville de temples grecs ; les types allongés sous les colonnes, dont on ne voyait que le ventre et les jambes, les mains aussi, qui essayaient de dégager la tête. On passait, j’étais en retard quelque part, je ne sais plus où.
De Sophocle. « Le pêcheur qui, à coups de rames, fait avancer sa barque, a son passé devant lui et son avenir dans le dos. » Mais sur lui, son propre corps, et la force de ses bras pour arrêter la barque, et s’étendre lentement, de tout son long.
De cette ville : me suis perdu en m’empêchant de regarder, colin-maillard au bord de la falaise ; quand j’ai levé les yeux (parce qu’il n’y avait soudain plus de bruit), c’était un couloir, un goulot d’étranglement, qui se resserrait. Une image de plus, image de quoi ?
De l’éblouissement. Un jour après l’autre, ne pas savoir quel jour il sera. Savoir seulement – en regardant la barque filer sur l’eau (tandis que je serai dans l’eau, en train de faire la planche) – que je suis là.
-
reprendre pied (et grâce au ciel)
dimanche 8 septembre 2013
El mundo era tan reciente, que muchas cosas carecían de nombre, y para mencionarlas había que señalarlas con el dedo. [1]
Gabriel García Márquez, Cien años de soledad [2]
J’écoute Climbing Up To The Walls doucement. La fenêtre est ouverte, dehors il va pleuvoir, peut-être, j’ai demandé tout à l’heure à quelle vitesse on perçoit le vent, si à quatre-vingt dix on peut rester dehors ou non. Quand j’essaie de regarder autour quelle ville est là, ce n’est pas la même : oui, décidément, il faudrait réussir à reprendre pied, et que cesse le vertige, et que le temps revienne, ou qu’il passe vite vite, mais comment.
Il faudrait arriver à ce point où cesser d’écrire – c’est, relisant Bataille, ce que je me disais (écrire à l’endroit de ce point, commencer là) : y déposer sa vie, comme des armes.
On m’a parlé de Charleville-Mezières, hier midi. Une autre ville encore, où écouter Climbing Up To The Walls ce soir n’aurait pas le même sens, je le sais bien, et les paysages noires, et la magie des forêts comme des couvercles répandues là pour le simple fait de les traverser et rejoindre la ville, en train, à pied (Rimbaud, Gracq ; des Ardennes ne connaître que la fuite). Ici, c’est plein de ciel, je ne cesse pas de m’y envelopper pensant à chaque pas : je suis loin, je suis ici loin.
C’est sous ce ciel que, depuis des jours, impossible de reprendre pied – prendre le temps d’écrire est reprendre pied, alors c’est impossible. (J’écris avec Manet, Van Gogh, Monet, Seurat pourtant – parce que je sais bien que là est l’équilibre absolue du vertige, l’aplomb qui rend le fil droit, la terre qui tombe sur elle-même pour rester suspendue tandis que nous chutons lentement dans l’Histoire, et que nous cherchons le ciel au ciel, alors que nous tombons vers lui, que le ciel l’accepte même si nous ne le savons pas).
J’ai pensé à la beauté incroyable de ce geste, de revenir vers celui qui tombait, comme le ciel est dans ce mouvement, et ce qu’il faut de beauté aussi pour prendre malgré tout dans ses bras celui qui dit reviens.
J’ai pensé : la fragilité. Et immédiatement après : la fragilité de la fragilité est plus immense encore. Dans les larmes, ce qu’on laisse (de soi, de soi entier). Journal de mon incomplétude – je devrais appeler cela ainsi. Je ne me relis jamais ici, et c’est aussi pour cela : à cause de l’incomplétude –ou l’inachèvement. Mais plus profondément : si j’ai compris que je ne saurais être achevé que du dehors de moi, c’est que ce dehors est ma vie entière à laquelle je me confierai comme à la nuit, son propre sommeil : que ce dehors est tout entier ce qui me constitue, ce qui me fait (il faudrait ajouter : me fait vivre), que ce dehors de moi est en moi : oui, la nuit n’est pas ce que l’on croit (revers du feu,
chute du jour et négation de la lumière), mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire.Si j’ai compris cela, c’est dans la chute, lentement, quand on tend les mains au ciel et on croit qu’il s’éloigne, mais je crois davantage au ciel, et j’ai vu alors qu’il tendait aussi tout ce qu’il possédait de mains vers moi.
Je sais où est le ciel au-dessus de moi jusqu’à lui, cela je le sais plus que ma vie.
Je sais aussi l’inachèvement qui est le mien, et où vient la lumière qui en prolonge le corps.
Alors comme enveloppé de ciel noir comme de la solitude, de bouquets de fleurs absentes, je reprends pied à cause de la force, et pour elle. Pour la certitude du ciel et pour la certitude d’être au-dessous de lui ce qui nous relie à cette certitude. Dehors, je crois qu’il fait vingt degrés ; le vent monte un peu. La température de la chambre est plus douce encore, presque chaude dans la musique très faible et très âpre de minuit. Et moi, au milieu de cela, je pense : à la montagne et aux promesses, je pense : je suis là.
La ville demain sera sous un autre ciel, et je dirai, regardant tout cela : non, c’est le même ciel, le même posé sur nous d’une ville à l’autre pour que nous puissions dire : c’est notre ciel.
-
de son ombre
mercredi 4 septembre 2013
je vois des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon, − notre ombre des bois, notre nuit d’été ! −
Rimb., Ville
et on ne saute pas au-dessus de son ombre,
Mots-clés
-
l’or du soir (dernier regard sur la ville)
vendredi 30 août 2013
Avec l’or du soir qui tombe, laisser retomber en soi la ville elle-même, et toute la poussière de ville qui se soulève une dernière fois pour se poser sur chaque chose dans le plus grand des silences au milieu des sirènes que la nuit fait tourner, sur elle-même – dernière heure du jour, comme si la ville une dernière fois cherchait à se voir, chant du cygne, de la lumière éclaboussée dans un dernier jet pour s’y chercher davantage, les secousses avant le repos – ; de tout cela, il n’y aura bientôt plus que du passé, pourtant, pour le moment, je me demande comme je saurai me tenir après.
J’avais oublié la fin de Andreï Roublev, on me la raconte (et je sais pourquoi alors je ne m’en souviens pas) : le fils est maintenant en charge de l’office du père mort, et doit le remplacer pour la fabrication de la cloche de l’église. Il n’a pas appris à le faire, mais tous le regardent et attendent de lui qu’il donne les ordres, précise les mesures, forge et invente, réalise la tâche. Alors il donne les ordres, précise les mesures, forge et réalise la tâche. Finalement, on monte la cloche, qui sonne et donne la note juste. Comment a-t-il fait, lui demande-t-on ? Il répond qu’il ne sait pas, puis s’effondre.
Passant d’un jour à l’autre, il faut passer d’un jour à l’autre, mais comment faire ? Quand on se retourne, l’ensemble de cette vie se rassemble comme une note sonnée dans la mémoire, et c’est toute une vie, même minuscule. Ce dont il faut prendre mesure, ce n’est pas de la justesse de la note, mais de comment elle parvient jusqu’à nous, et comment elle s’ajuste à nous, d’évidence. Dehors est la vague certitude que le temps est cette note, dehors est la paroi qui fait tenir longtemps la note en nous, comme un fil, et sur ce fil il faudrait aller.
D’ici je peux voir toute la ville, mais pas la ville entière : je peux voir toute la ville que je peux voir (mais où le nord, l’est, l’ouest, le sud ?). Dernière lumière, comme d’un commencement (les promesses) – lumière perçue d’un autre regard que le mien, pour mieux m’y confier.
Sur ce fil il faudrait même danser, peut-être ; et se dresser encore – ce qui tombe est le propre des cadavres (lisais-je ce matin), et ce qui se dresse le propre des vivants. Avec l’or du soir qui tombe, un dernier regard jeté à la ville, comme on jette des pierres dans l’eau, non pour voir la pierre tomber, mais regarder lentement l’eau fabriquer des vagues et se soulever, un peu, et lentement lentement, par cercles, s’allonger jusqu’à nos pieds nus.
-
en attendant le bateau (folie des assauts)
lundi 26 août 2013
Il n’y a que l’eau, les femmes et la mort, qui nous prennent dans notre nudité. Nous changent.
G. Perros La rentrée comme une grande retraite au large. Dans les regards des gens, je le voyais, c’était aujourd’hui : aujourd’hui qu’on concéderait sa vie à la vie réelle. Me suis assis au même café, au même endroit, à la même table, repris la ligne là où je l’avais laissée hier, l’ai tirée là où je l’ai pu ce soir, là où je la reprendrai demain matin ; j’avais oublié qu’il pouvait faire froid.
Entendu, à la radio, témoignages de la folie des hommes au front dans les tranchées : les cas où les types étaient pliés (le nom de la maladie était horrible, je l’ai oubliée) en deux sans signe de blessure, ou alors, ils restaient au contraire raides avec les bras le long du corps, certains étaient sourds (alors qu’ils pouvaient entendre), aveugles (alors qu’ils pouvaient voir) – des cas d’hystérie, on ne pouvait le concevoir, la race était forte qui devait l’emporter sur la débilité des esprits, et c’était aussi pour cela qu’elle faisait la guerre, la race, pour prouver qu’elle était supérieure ; mais les types revenaient du front terrifiés, et non pas haussés dans leur être et la virilité de l’espèce : c’était incompréhensible. Quand on passe des mois sous le feu continu, qu’on se lève pour tuer, et qu’on tue, et, mystérieusement, qu’on n’est pas tué, on devient fou au lieu de mort. Les médecins pensaient que la folie avait cause dans le corps, des particules invisibles d’obus qui tranchaient les nerfs – les corps étaient intacts, comme après des attaques au gaz, et pourtant atteint, plus loin que les nefs.
Étrange ce temps dehors, comme s’il venait de pleuvoir, mais il n’a pas plu. Et un vent comme s’il allait venir, mais qu’il ne viendrait que de loin. Le vent du boulet.
Entendu, à la radio, témoignages de la folie des hommes au front, le syndrome de Damoclès : certains préféraient mourir plutôt que d’avoir peur de mourir, tant la peur était plus forte que la mort elle-même. Et ensuite, l’effarement de se dire qu’on est les survivants de cela, qu’on est issue de cela, qu’on en est les héritiers – que le monde autour de moi est celui qu’ils nous ont laissé, ces hommes fous de n’avoir pas été morts, plutôt que fous.
Toute l’après-midi, de nouveau des tâches impossibles (les coups de téléphone aux administrations qui accablent, j’aurais pu les faire il y a dix jours : je comprends pourquoi je ne l’ai pas fait). Se dire que tout ce qui a pris le pas sur la sauvagerie, l’organisation sociale, est une réponse aux férocités, peut-être, et préserve de la folie furieuse, pour mieux l’organiser aussi.
On dit qu’au moment de l’assaut sur les citadelles de Verdun, après des heures de canonnades au plus lourd comme on n’a pas idée, comme on n’aura jamais plus idée, les allemands ont trouvé les soldats français dans leurs trous, qui dormaient. Le sommeil est le meilleur abri du corps pour traverser la folie.
Du ciel que j’aurais regardé toute la journée en espérant une accalmie, je n’ai rien trouvé que ce temps d’avant les orages, ou d’après. Et moi au milieu, attendant ce qui n’arriverait pas, ici, devant la masse de papiers à ranger – me réfugie dans le sommeil des filles du feu. Dans nos combats minuscules, qui n’ont rien des gestes insensés d’avant, sauf le sens peut-être que la bureaucratie prête aux vaincus, j’ai des pensées immenses, de grand large et de ciels enfin nets de tempête aux près. J’ai ces pensées.
Au retour de l’assaut, on raconte les larmes de ceux qui étaient revenus, ivres, de rage.
On n’a pas le choix du monde auquel on appartient, ces guerres tranquilles qu’on nous impose, sans cadavre visible, sans assaut et sans horreur (il y a les journaux pour cela, les regarder salit à la fois de ne pas être là-bas, et de penser qu’on est sali en se rêvant là-bas) – j’ai croisé ce type, un fou encore, on en croise tous les jours, sorti de quelle guerre, lui ? Échappé de quel assaut, survivant d’où ? Et je me suis demandé s’ils me regardaient comme échappé d’un assaut aussi, mais lequel ?
Je me souviens qu’après le rêve des feuilles mortes – les enfants levaient des bonhommes de feuilles mortes tant il y en avait sur le sol –, j’ai vu un bateau minuscule s’éloigner, avec moi seul à bord, qui me faisait signe.
-
au coucher de soleil (comme une harmonie)
dimanche 25 août 2013
De telles matinées sont réelles, si l’on veut. Mais on y a cette exaltation où la moindre beauté nous grise et nous donne presque, quoique la réalité habituellement ne puisse pas le faire, un plaisir de rêve. La couleur juste de chaque chose vous émeut comme une harmonie, on a envie de pleurer de voir que les roses sont roses ou, si c’est l’hiver, de voir sur les troncs des arbres de belles couleurs vertes presque réfléchissantes, et si un peu de lumière vient toucher ces couleurs, comme par exemple au coucher du soleil où le lilas blanc fait chanter sa blancheur, on se sent inondé de beauté.
Nerval
Seulement c’était le soir, l’impression d’un dernier soir, la Concorde donnait cette sensation d’être sur le point de fermer – si jamais la Concorde pouvait être fermée –, les dernières lumières comme du feu qui ne donnerait aucune cendre, juste le sentiment de la flamme quand elle va s’abattre sur l’absence des arbres, dans le silence des roses et l’effacement définitif des lilas. Il n’y a pas de rêve.
Le rêve, la couleur juste de chaque chose qui donne envie de pleurer, on l’éprouverait plutôt le matin quand il est couvert de suie ; au matin, la pluie qui lave, une manière de commencement, on sait qu’elle ne va pas durer. Le rêve de cette nuit : il fallait survivre dans le métro, je connaissais une cachette sous Strasbourg-Saint-Denis, j’avais écris un chapitre dans un livre impubliable qui décrivait cette cachette, c’est qu’elle devait bien exister quelque part : on passerait quelques années dans cette cachette, ensuite, quand tout le monde serait mort, entretué, on reviendrait voir le ciel, lui serait là.
Soit ces lumières. Si je leur accorde tout le prix des choses, c’est parce qu’y réside le sens des commencements et des fins. Que les commencements sont toujours des fins. Qu’ils importent davantage ; qu’à naître il faut sans cesse travailler, je l’ai appris en regardant ces lumières et dans les rêves que j’ai pu faire le soir, pendant cette vie, tout en dormant.
Dans le jardin des plantes, il y a la sculpture d’un vieillard qui tient, mélancolique et songeur, un œuf. Je voudrais un jour prendre cette image. Je ne l’ai pas. Je n’ai que ces lumières, ce soir, du soir qui n’est pas ce soir, pour penser au vieillard, à l’œuf – les fins, les commencements, toute la justesse des choses. Autour, il y a peut-être des lilas, je ne sais pas. Il devrait toujours y avoir des lilas autour des vieillards en pierre qui regarde, songeur mélancolique, un œuf, devant un garçon qui le regarde, plus mélancolique encore et plus songeur.
L’inondation. Je cherche l’endroit où je peux la voir (sommet de la ville). L’endroit où toute la pluie vient tomber, au pied de soi ou des jouets cassés, pour simplement rendre plus vives la lumière, et nos regards sous les cheveux défaits, en désordre d’eau, ruisselants dans le désir de les mêler, mordre. Fin du rêve : après dix minutes dans la cachette, je sors parce que le métro est éventré, et que tout le monde cesse de s’entretuer pour voir l’orage tomber fort, une pluie qui ne s’abat que sur dix mètres, dans le trou où je suis (là-dessus, je crie, et m’éveille).
Si je ne pleure jamais dans mes rêves, j’y vois beaucoup de pluie, et beaucoup de couchers de soleil interminables.
-
gloire au Sophora (solitude des villes plantées ailleurs)
mercredi 21 août 2013
C’est de Chine que vient le Sophora du Japon — toutes les terres qu’on atteignait après deux jours de marche, j’imagine qu’on devait les appeler Japon, c’était plus simple, et plus juste : est-ce qu’il y a des terres plus à l’est que le Japon ? De Chine pourtant, et non pas de Japon : quelques graines envoyées en France par un savant, naturaliste, ou aventurier, tout ce qu’on ne sera plus jamais : un de ces types qui posaient les pieds sur des collines inconnues (sauf de ceux qui les habitaient depuis des millénaires), et qui voyaient des arbres qui ne poussaient nulle part qu’ici. Un de ces types, vraiment, qui regardaient autour le monde comme une territoire possible.
Est-que, nous autres, on réaliserait si on se devait se trouver à l’ombre d’un arbre inconnu : est-ce qu’on saurait qu’il est inconnu, et que son ombre vient de Chine, au Japon ?
En 1747, Rousseau a 35 ans (l’année où meurt son père), Robespierre naîtra onze plus tard, Saint-Just, vingt ans plus tard : le type a envoyé les graines en France, qu’on plante où on le peut, pour voir – ce sera au jardin des plantes (là où je cours, quand il fait chaud). Il reste en terre quelques jours, quelques mois. Quelques années ces graines sont dans la terre, peut-être oubliées de tous – il le fallait.
Saint-Just a 12 ans, c’est sa première année au collège Saint-Nicolas des Oratoriens de Soissons (actuel collège Saint-Just, l’histoire est une garce, décidément : nommer un collège du nom de l’Archange de la Terreur), et Robespierre a 21 ans, il est peut-être clerc chez le procureur Nolleau fils, où il croise selon Brissot, Brissot lui-même : ce qui est impossible (on ne saura jamais) – c’est l’année 1779 et Rousseau vient de mourir (les graines attendaient cela), l’arbre commence de pousser.
Je suis devant cet arbre qui est le premier ainsi à pousser : je veux dire, non pas à pousser ainsi, mais à pousser, simplement, comme un arbre, ici (et quand j’écris cela, je réalise que je ne sais pas du tout comment fait un arbre pour simplement pousser).
Dix-neuf mètres de haut (à cet hauteur, c’est déjà le ciel), et dix-neuf mètres plus bas, je suis là moi aussi, à la même hauteur que son tronc, et les pieds posés au-dessus de ses racines sorties hors de ses graines déchirées, comme des cheveux de la terre croissante.
L’arbre meurt, paraît-il, aujourd’hui. Ou plutôt, il ne grandit plus. Un arbre grandit toute sa vie jusqu’à ce qu’il meurt, qu’il cesse d’aller – on me l’a appris. La mort d’un arbre peut durer longtemps, mais je ne sais pas, je ne sais pas pour cet arbre combien de temps cela pourrait prendre. Les hommes ici tentent de ralentir la mort pour qu’on puisse le voir en train de mourir, le plus longtemps possible. J’imagine que c’est une image de nos villes, mais je ne sais pas laquelle, je ne sais pas de quelle image il s’agit, si c’est l’allégorie de ma propre ville, celle qui est partout sur cette terre maintenant qu’on a découvert tous les arbres, qu’on les a plantés partout.
Je pense à cela ce soir, devant l’image de l’arbre et du panneau que j’ai saisi en passant (on établit un périmètre de sécurité autour de lui, on procède à un allègement de son houppier, et à un décompactage du sol : ces mots incompréhensibles sont des mensonges, il aurait fallu dire : on l’accompagne dans la mort interminable que vous ne verrez pas).
Peut-être au Japon, quelque chose comme de la Chine meurt aussi, et personne ne le sait, ces arbres sont si communs et se ressemblent tous.
Ici, près du musée de l’évolution, un arbre tombe lentement, et sa chute est invisible à l’œil nu.
Gloire au Sophora du Japon, né en Chine, poussé en Europe, dans sa grande solitude d’arbre au milieu de la ville.
Mots-clés
-
issue du ciel (planter un arbre)
mardi 20 août 2013
Nous manquons de témoin, et qui est pur le matin, tel qu’il le souhaite et qu’on le souhaite, ruine cette pureté le soir par dégoût d’être quoi que ce soit sous le soleil et sous la lune.
Georges Perros
Le ciel est sans issue, nous en avons la mémoire mais où commence la route ? On a construit des villes de plain-pied avec le sol, quelle erreur, quel échec. Il aurait fallu creuser plus haut dans le ciel, c’était pourtant simple à comprendre.
Le vieil homme, seul assis sur ce trottoir, sa vieille guitare sèche massacrée, les yeux rouges et vides, le corps en lambeaux : « mais si je l’aime, mais si ; c’est la seule qui peut me sauver » (il répétait cela en boucle, seul, vraiment tout seul, comme rarement être seul).
Le train est une machine qui éloigne, toujours, où qu’on aille : l’imaginaire des trains est une fuite, est-ce que j’en mesure la peine ? On n’est jamais assez loin pourtant, jamais.
Le désir d’impureté, d’être mélangé à tout ce qui pourrait m’affecter, être poreux au temps et à ce qui exauce la tristesse et la joie, et la douleur et son épreuve qui la rehausse : grand, immense.
Dylan toute la fin de journée, self-portrait, ses chutes : parfois à en pleurer, d’évidence.
Et vrai que l’espagnol est une si belle langue, si belle : Soft as music, light as spray.
Mi-août est un temps mort, celui où on peut se livrer au temps et à sa mort lentement, amplement, et je le fais avec urgence, comme on court très vite les premiers mètres d’un marathon, pour en finir (non pas avec le marathon, mais avec soi-même).
La jeune fille dans ce café, qui dit tous les gestes qu’elle fait, et toutes les pensées (je paie maintenant oui je regarde dans mon sac si j’ai la monnaie oui j’ai la monnaie très bien je préfère payer maintenant c’est mieux voilà monsieur je vais lire un peu ici il y a du soleil c’est bien je reste ici une petite heure une heure peut-être deux une heure c’est bien il fait beau encore il ne fait pas trop chaud c’est bien merci monsieur) – sa solitude éclabousse jusqu’ici (elle lit Voyage avec un âne dans les Cévennes.)
Il y a dans les derniers jours du mois d’août 1870, une chaleur écrasante - je le devine. J’ai cherché la météo du 29 août 1870 sans trouver. C’est là qu’on écrit, peut-être.
Il n’y a personne ici. L’issue de ces jours m’est incertaine, je sais pourtant que cela commencera par regarder dans le ciel pour voir où se lève le soleil ici et où il se couche. Quelque part où je ne suis pas, sans doute. Et planter un arbre.
Mots-clés
-
le temps aura passé (comme une déchirure)
lundi 19 août 2013
Noyer le présent. Nous sommes les poissons de l’air.
Georges Perros, Papiers collés
Dans l’air, la possibilité arrêtée de ce qui va venir, la possibilité des autres qui autour s’éloignent, il est si tard, le matin n’a déjà plus dans le ciel trace de lune ou d’étoile, un seul nuage posé justement entre moi et le soleil, fatalement, arbitrairement, cette phrase qui se laisse écrire pour laisser croire qu’il n’y aura qu’une seule phrase, qu’un seul moment pour la fixer alors qu’elle est venue de si loin, de tellement loin qu’elle viendra ici s’échouer pour dire qu’ici elle s’est échouée, à l’endroit précis où je regardais la lune hier qui n’est pas là quand je voudrais qu’elle soit, et dise : je suis là aussi, et la morsure de la mer reflux dans le lointain.
De la solitude, je porte surtout celle des autres ; je m’en souviens. Dans ces jours qui se répètent, et qui appellent déjà au manque – et qui pourtant disent entièrement l’été deux mille treize, comment je l’aurais vécu, et ce qu’il aura marqué en moi : dans ces jours qui ne sont jamais les mêmes et dans lesquels je fixe le rituel comme une même blessure sur un corps toujours changeant, je vais comme en moi-même, aucun recours possible.
Par poignées de cheveux, le passé comme une déchirure [3].
Rêve de cette nuit : une histoire de voyage dans le temps, où du futur, je revenais dans le passé pour m’empêcher d’aller dans le futur aller dans le passé – au réveil, je n’avais toujours pas compris. Il y avait un long tunnel, je ne voulais pas entrer, avais tellement sommeil, m’allongeais, et j’étais incapable de dormir (au réveil, j’avais compris pourquoi : parce que je dormais déjà). Il faut porter ces mystères jusqu’à la nuit prochaine, qui se creuseront d’autres tunnels (étrangement, je suis fier de moi, de m’être allongé là, au pied de ce tunnel).
Dans trois semaines, le temps aura passé, et c’est incompréhensible. D’ici là, tout ce qui doit advenir, comme chaque mois, est considérable. Je pense au vieil homme qui tout le matin comme moi vient à cette table de café, toujours la même (la mienne est de l’autre côté de la terrasse). Il apporte un livre, le même, qu’il n’ouvrira pas, il boit son café, regarde les nuages se poser entre le soleil et sa peau, et quand il a fini, il s’en va. Je ne sais pas ce qu’il a fini. Sur l’écran de l’ordinateur, quelques phrases qui disent tout ce temps passé à lui trouver des raisons de passer et de nommer ce passage. Je pense ensuite à mon visage, allongé au soleil au pied du tunnel, les temps qui circulent. Les rêves qu’il faudra faire pour pouvoir l’oublier.
Dans le ciel ce soir, peut-être la même lune, et moi, peut-être le même, posé entre le sol et la surface de cette lune. Et moi marchant ici, pour là-bas, rejoignant, infiniment, ce qui me sépare, ici, de là-bas, l’écrivant peut-être le lendemain, pour n’avoir pas à le rêver.
-
Paris, sur certains reflets (Rimbaud et ses chutes)
mercredi 14 août 2013
Ce qu’on est, c’est ce qu’on pense involontairement, et qui nous guide au moment où nous nous croyions perdus. Pensées-oiseaux.
Georges Perros
Vivre dehors, du lever au coucher du soleil. Le matin, assis à la même table chaque matin, savoir par habitude où le soleil vient se poser sur soi, à partir de quelle heure il disparaît derrière l’immeuble, et quand il va revenir. Les serveurs me chassent à midi. Le temps est compté.
C’est une forme de rite [4]. J’avais fini par trouver la semaine dernière auprès de J. (qui aide toujours à dire, à approcher au plus près de l’intuition première) : si le théâtre m’est si important, c’est à cause de cela, qu’il est un rite sans destination, sacrifice de lui-même, du temps peut-être (j’avais dû ajouter : une machine à fabriquer du présent). Ce matin, j’y repense, arrêté sur cette page pendant deux heures (le début de la deuxième partie de cette pièce) (pourquoi faut-il que je fasse des parties ?). Oui, décidément écrire (pour) le théâtre est impossible. Puis, deux mots plus tard après deux heures, cinq pages en vingt minutes, c’est trop injuste. Le soleil déjà à midi, il faut partir.
Déjeuner avec D. & A. qui revient de terre sainte – je dis toujours Jérusalem pour dire Israël. C’est comme New York, qui est pour moi tout entier de l’autre côté, cet autre côté entièrement confondu dans cette ville. (Ai regardé dans l’après-midi des photos de New York au début du XX e siècle, impression d’une ville bâtie avec des maisons de poupée). Elle me dit que le Jourdain est un mince courant d’eau. Comme le Rubicon.
Je n’ai jamais vu le Rubicon. Je n’ai jamais vu le Jourdain. Je n’ai jamais vu New-York. C’est comme apprendre à lire et écrire : un jour on apprend à lire et écrire, et c’est jusqu’à sa mort. Un jour, on voit une ville qu’on ne verra plus jamais comme une ville qu’on n’aura jamais vu.
Une heure cette après-midi à suivre la seconde fugue de Rimb. sur une carte – entre Charleville et Bruxelles, tous les villages où il s’arrête pour visiter les copains : Fumay, Vireux, Landrichamps, Givet. Je suis avec le doigt. C’est loin, c’est tout près. La route doit être désormais goudronnée ; sur les bas-côté, il suffit de gratter la terre pour trouver des munitions, des fourreaux de baïonnettes, des masques à gaz, des corps en poussière mal enterrés depuis 1917. Rimb. ici marchant les poings dans les poches enjambe dans ma mémoire les herbes hautes, passe.
Accumuler des notes, qui ne seront que des chutes, avant même le texte : oui, c’est cela : les chutes qui précèdent le texte, couper avant même de commencer, et n’avoir entre ses doigts, que des coupes pour seul texte. Ce n’est pas tant que tout a été écrit sur Rimbaud (tout a été écrit), c’est que, s’agissant d’une vie menée ainsi dans la précipitation de la vie, la vie échappe, immédiatement, s’il faut l’écrire – surtout s’agissant d’une vie imaginaire qu’il faut écrire. Il faudrait pouvoir commencer ces Vies imaginaires de Rimbaud par un commencement pris de plus loin, s’envelopper dans un texte toujours déjà entrepris en arrière de soi, et qu’on prendrait en route.
Ce soir, sur le ciel, du vent dans les nuages gris, noirs, des nuances. Rue Pascal, des gens en terrasse. Les couples regardent les voitures passer sans un mot. Sur certains reflets, on peut voir l’été basculer vers le soir, les jours plus courts, moins denses, l’air de septembre déjà, comme une fragilité. Je ne m’y attarde pas. Au pli du mois d’août, Paris est vide, on peut prendre toute la place, traverser Châtelet à six heures du matin et se sentir de ce temps-là, au présent. Apprendre l’espagnol.
On peut aussi, sur ces reflets, cesser de chercher son propre reflet.
[1] Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les désigner du doigt.
[2] Cent ans de Solitude
[3] les cheveux ne sont pas déchirure mais flux, comme le passé
[4] « Et les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l’espace. Car il est bon que le temps qui s’écoule ne nous paraisse point nous user et nous perdre, comme la poignée de sable, mais nous accomplir. Il est bon que le temps soit une construction. Ainsi je marche de fête en fête, et d’anniversaire en anniversaire, de vendange en vendange, comme je marchais, enfant, de la salle du conseil à la salle du repos, dans l’épaisseur du palais de mon père, où tous les pas avaient un sens. » Saint-Ex.








