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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Pour quelques lignes de vie (la chair brûlée)
mardi 13 août 2013

Poème.
Un homme est mourant.
MOURANT.
On le transporte à la clinique.
On le sauve.
Le poème, c’est l’opération.Georges Perros
Revenir dans la ville, il faut tout réapprendre. D’abord le temps, toujours le temps. L’aube, le midi, le soir (la nuit). Le temps qui recommence, celui qui organise autour l’espace, la ville par exemple. Ici, je peux la voir derrière les arbres, cette église levée mais à peine, qui paraît retomber – je comprends que je suis ici parce que les arbres cachent suffisamment la ville derrière pour que je puisse la voir comme une ville posée en arrière d’arbres levés pour cette raison même (ne la voir mais qu’à peine).
Il y a aussi les bruits, pas une minute sans le bruit, et les visages des gens, pas une seconde sans. Pour conjurer le bruit et les visages, je possède tous les rituels, aucun évidemment ne fonctionne, au contraire.
Dans le journal, ce matin, au hasard : on raconte que quelque part (au Japon, peu importe où) les hommes et les femmes paient cher pour qu’on leur redessine les lignes de leurs mains. Il suffit d’un scalpel électrique, cinq à dix traces sur la paume, brûler la chair assez profond pour réécrire la Chance, les Hasards, les lignes de vie.
Je me demande si dans les lignes de vie il est écrit qu’un jour arrive où l’on pénètre dans la salle d’attente du docteur Takaaki Matsuoka pour qu’il nous redessine les lignes de vie. Je me demande qui est le plus superstitieux, entre ces hommes et ce docteur, ou moi qui me demande lesquels le sont le plus (peut-être Celui qui a dessiné en premier ces lignes de vie)
J’imagine la brûlure, l’odeur de la peau brûlée pour inventer une vie de toutes pièces.
Je pense aussi à la science de Takaaki Matsuoka capable d’écrire avec des lignes la vie qui reste, déjà écrite peut-être, ou est-ce qu’il l’écrit au présent pour la provoquer ? L’art japonais des lignes claires, fuyantes, précises, tracées au roseau pour d’un trait figurer un ciel, un volcan mort, une ville en ruines, mille cadavres que nos mains portent déjà.
Sur ma main, je ne lis rien.
Je la pose entre moi et le ciel, toujours rien : seulement mon corps entre le ciel, et, loin derrière, la ville sous les arbres ; peut-être que l’invisibilité des lignes de vie écrit déjà une espèce de vie capable de ressembler à celle-ci.
Je lis quelque part que sur la main droite sont écrits l’actions, la conscience, la maturité ; la main gauche porte trace de la pensée, des sentiments, et l’inconscient. Et où sont les signes de tout le reste ? Il y a d’autres lignes de vie à creuser à la surface de sa chair – mais peut-être que ces lignes sont inscrites sur d’autres chairs que la nôtre : qu’il nous revient, à nous, d’écrire, de brûler.
À la surface de l’écran, sur la chair d’un corps qu’on s’invente, dessiner soi-même les vies étrangères, celles qui appellent, inventent en retour les lignes échappées de sa main.
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en restant vivant (ma place sous le ciel)
jeudi 8 août 2013
Il suffit, à trente ans, de penser qu’on aurait pu mourir à quinze ans, et de voir ce qu’on a perdu, gagné, en restant vivant, pour trouver ridicule tout effroi de la mort.
G. Perros, Papiers Collés
Que le passé est comme le malheur, qu’il est partout. (Ce n’était pas cela, la phrase, entendue au réveil, est-ce dans le rêve, ailleurs ?)
Toute la journée d’hier, complètement accablé de fatigue – première fois depuis des années : dormir avant la nuit, de pur épuisement. Se réveiller mille fois, s’endormir immédiatement à chaque fois, mais avoir vu s’afficher toutes les heures ou presque. La fenêtre ouverte dans les bruits de la rue. Je note cela aussi, parce qu’il faudrait écrire un journal des nuits, et qu’on en est incapable, on n’écrirait seulement s’être réveillé, jusqu’à perdre le sens des interruptions, du rêve ou de la veille, lequel remplace quoi ?
Hier, une traversée du théâtre - accompagner un parcours,un trajet des corps. Savoir qu’on y jette tout, sur une parcelle même, infime, que le théâtre peut cela : qu’on peut tout y jouer, sa vie, la vie elle-même, que tout s’y jouera, et qu’on lui succédera, hébété, accablé de fatigue, debout encore, dans le théâtre vide (j’aime tant les théâtres vides, les plateaux vides, les murs qu’on peut toucher n’ont pas le même rapport au temps, la même distance aux corps qu’ailleurs). Voir les corps aller d’un bout à l’autre du plateau, conduit par des forces étranges, et belles, et secrètes, et à distance de moi pour toujours sans doute. J’écrirai cela seul, tant pis pour moi, même si c’était pour les corps eux-mêmes.
Ce matin, le ciel a sa place, moi dessous – je regarde une carte comme tous les jours, des endroits du monde où il fait encore nuit : un journal de cela, aussi.
Lecture des notes de Perros – je hais habituellement la terrible aridité des aphorismes, l’intelligence hautaine et définitive que prennent la plupart du temps ces pensées de sagesse qui n’admettent aucune réplique, tout entourés de l’arrogance de celui qui les a pensées pour nous, et qu’il nous faut accepter, et non comprendre : ici pourtant, quelque chose qui déborde, défigure, devant lequel je me tiens sans accepter ni comprendre, et qui retourne sur tout le gant des apparences.
À quinze ans, je n’ai aucun souvenir de moi, ou de ma propre mort.
Demain, le ciel sous lequel j’irai sera du même côté de la mer que moi. Demain, je serai resté vivant jusqu’à aujourd’hui, c’est tout ce que je peux accepter, et comprendre aujourd’hui.
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l’éclair sans tonnerre (ou l’attente sous la Mosquée)
samedi 3 août 2013
Silence sur soi, silence aux autres – ces jours passent sans rien dire, il faudrait alors leur parler, ou parler en eux, je ne sais pas. Après-midi à la Mosquée dans les conversations vaines des touristes, et le courant d’air – le soir je lève les yeux, c’est le soir. Intérieurement, j’aurais été un peu plus loin que ma propre vie, moins loin que Playa Larga, c’est ainsi.
Est-ce qu’il a plu dans la Drôme la poussière rouge d’Afrique ? et sur les Caraïbes, la forme des éclairs ?
Hier, l’orage une fois ou deux, mais sec, et sans tonnerre – juste des éclairs dans la rue, loin, trop loin. Se recoucher en se disant que ça ne durera pas, la nuit noire et sans vent. Au matin, tout était toujours là évidemment.
Entendu à la télévision : le deuxième plus grand commerce du monde (quatre cent milliards de dollars) est le trafic de drogue. Derrière le trafic d’armes. Acheter et vendre, ce qu’on sait faire de mieux : et on a le sens des raffinements.
Eu cette pensée dans la colère et la fatigue, cet après-midi, penché sur ma page, sur telle réplique qui m’échappait : il faudrait écrire contre ceux qui vont au théâtre, et ceux qui ne vont pas au théâtre vivent partout contre ceux qui écrivent pour le théâtre. J’ai reposé cette pensée lentement, avec tendresse, sur cette place où trois vieilles très vieilles femmes, assises, face à la Mosquée, en foulard, parlaient une langue sublime en riant, comme si elle était facile à parler.
Le temps passé de la même façon chaque jour dure plus longtemps, la preuve je suis encore là.
C’est à force de silence que les mots viennent, je le sais bien (et dans le sommeil aussi), et le manque aussi. Je traduis les pages de William Blake pour la simplicité radicale des vers et je vois bien que je n’y arrive pas. Je continue. J’enregistre chaque jour une réplique du Client, dans l’ordre, pour le rythme et la douceur, une seule prise, je n’écoute pas. Je lis cinquante pages par jour (Arenas, et cette lourde et scolaire biographie de Rimb.) J’apprends à attendre.
Il ne pleut pas, cela tient lieu d’horloge, et de ciel.
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cette nuit d’orage (qui ne vient pas)
jeudi 1er août 2013
C’était en me perdant dans les rues qui tournent autour de *** que cette image m’est venue, longue et sereine, et sans durée, et sans bruit : la mer est pleine d’oiseaux morts.
Es-tu dehors par cette nuit d’orage, poursuivant ton voyage amoureux, mon ami ? Le ciel gémit comme un au désespoir.
Je n’ai pas sommeil cette nuit, mon ami. À tout moment j’ouvre ma porte et je scrute les ténèbres.
Je ne distingue rien devant moi, et je doute où passe ta route !
Sur quelle obscure rive du fleuve d’encre, sur quelle distante lisière de la menaçante forêt, à travers quelle perplexe profondeur d’ombre, cherches-tu ton chemin pour venir à moi, mon ami ?La Chaleur ralentit tout, les gestes et les peurs, la nuit on se réveille plusieurs fois, elle dure plus longtemps, et le matin, on respire à peine – la douche brûlante pour mieux éprouver la fraicheur ensuite, et immédiatement après, la lenteur de nouveau, dix heures est une fournaise, onze heures irrespirable, et il en reste dix ensuite, onze, avant de s’éveiller mille fois : chaque minute fait peser sur le temps sa durée entière, c’est bien, on est vivant.
Il n’a pas plu depuis des jours et des jours, ô mon Dieu, dans mon cœur aride. L’horizon est férocement nu — pas la plus fine ombre de nuage, pas la plus petite allusion à quelque fraîche distante averse.
Envoie ton orage en courroux, sombre et chargé de mort, si tel est ton désir, et à coups d’éclairs sillonne le ciel de part en part.
Mais rappelle à toi. Seigneur, rappelle à toi cette affreuse chaleur, perçante et cruelle, qui pénétre sans bruit dans mon cœur et y desséche tout espoir.j’ai refermé le livre, pour toujours, certain d’être préservé désormais de ce sortilège, le livre nommait la contre-vie et j’en possédais tous les contre-poisons : contre la sécheresse, contre l’affreux et la perte ; le téléphone a sonné.
Lentement quand je l’ai reposé, j’ai pensé aux orages sur Vinales, ceux qui tombent sur la vie et ruissellent sur le visage, j’ai pensé à ces orages et j’étais auprès d’eux.
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faire continuer le monde (les cris psalmodiés dans les rires)
dimanche 21 juillet 2013
Au fond, hors de l’image, à gauche (à jardin) : un type fait des tours, c’est une tradition depuis si longtemps – clown public, mime, amuseur de galerie –, il y a en cercle qui le regardent plus de trois cent personnes, peut-être plus — c’est qu’au pied du Palais des Papes, une heure avant le spectacle, il y a foule ici, oui, désœuvrée, qui attend, prête déjà pour le spectacle et puisqu’on lui en donne un (qu’elle n’attendait pas), et pour lequel elle n’a pas payé, elle est là, et comme le type fait le travail, elle rit, et de bon cœur – à quelques dizaines de mètres, comme posé à la parallèle, il y a cet autre (est-ce une femme), et les gestes qu’il fait, c’est seul, ou seule.
Pas vraiment seul en fait, il y en a peut-être d’autres comme moi, posés en attendant neuf heures, loin du clown pour s’en protéger (mais la grosse musique et les rires gras nous atteignent quand même évidemment), qui regardent cet homme, cette femme, faire ces gestes là ; seulement, il n’y a personne, vraiment personne pour se poser face à lui et suivre les gestes ; parfois un ou deux s’arrêtent, curieux, ou comme moi le prennent en photo (quand je verrai une jeune fille le prendre en photo, j’arrêterai immédiatement, blessé de me voir en miroir ainsi) : mais sinon, non, c’est vraiment seul qu’il restera, et il restera jusqu’au bout de ses gestes.
Pendant que le clown faisait le plein (de rires gras et tout à l’heure d’argent, je verrai en passant par hasard la mallette pleine de pièces que la foule aura déposées pour prix de l’ennui passé convenablement), l’homme ou est-ce une femme, faisait autre chose, mais à la même place ou presque : les gestes dans l’air, erratiques comme semblant obéir pourtant à une loi précise, ordonnée, liturgique, exécutés dans quel but ?
je me dis : peut-être que cet homme, cette femme, fait ces gestes par un devoir supérieur, que s’il, elle, ne les faisait pas, à heures fixes, à certains jours, dans certains lieux, le monde cesserait de rouler sur lui-même, et les saisons de battre, ou la lune de passer, ou les bêtes sauvages d’équilibrer le silence et les bruits, ou toute autre chose d’impérieux et de vital pour nous tous, et que cela, nous l’ignorons, tandis que lui, elle, danse maladroitement les gestes dans le bruit de fond de la musique stupide, du clown impeccable et efficace, des rires gras et de l’attente vague.
Je me demande, ensuite, qui l’emporte : et si le clown a évidemment raison (je verrai la mallette tout à l’heure, mais je sais déjà qu’elle sera pleine rien qu’aux rires) sur la marche du monde tel qu’on l’a construit tous ces siècles, je sais bien que c’est lui, elle, qui vainc finalement, à cause de l’absolue vacuité de son action, à cause de la tragédie manifeste, magnifique, et non pas en raison de l’incontestable échec de sa présence ici, mais bien parce que lui, elle, ira jusqu’au bout de cette présence, et non de cet échec.
Les cris qu’il pousse, qu’elle lance (les chants qu’il, elle psalmodiait), étaient sublimes (la voix étranglée). Si j’ai pris ces photos, c’est pour ces cris seuls, et non pour l’échec, ni pour la tragédie ; il faut me croire.
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et demain sera jour (bien tôt)
mercredi 3 juillet 2013
les routes qu’on prend pour la première fois en se disant je la prendrai mille fois peut-être, et des yeux, ainsi, comme cela, on dépose en pensée les cailloux blancs qui serviront à rentrer, chaque jour, le lendemain, et plus tard, sous la pluie, la nuit, la neige, tout cela, mais pour l’instant je ferme les yeux à cause de la lumière, et grâce à elle (je me répète grâce à elle en la désirant grâce, en me sachant de nature accordé à cette puissance là : grâce et nature ensemble liées comme l’inquiétude au père)
beaucoup d’odeurs d’herbes, dans le chemin qui fraie après le parc jourdan le long de la voie de chemin de fer, c’est un raccourci, je ne sais pas où il mène : il y a des orties et des épines, je tends les mains sur la blessure, sa promesse, et mes cheveux trempés ne saignent pas pourtant.
lire les carnets de voyage, aller.
regarder les écritures sur les murs, les violences les beautés l’obscénité et la tendresse à la fois, les splendeurs parfois, l’envie de poser les mains sur cela pour en saisir le secret, se dire : je saurai écrire cela dans les phrases, quand il le faudra.
se baigner dans vingt-deux degrés.
écouter les voitures loin qui s’éloignent au Nord.
longtemps rêver sur les entrées maritimes de minuit, dans la ville chaude, près du port.
se poser sur le sol et se voir racine d’abricotier, en manger la chair encore un peu dure, mais sucrée comme du sucre.
et lire la phrase : "demain sera jour" : face à ces mots, être persuadé que cela est vrai de toute éternité, et pour demain aussi – dormir pour cette éternité là, de s’y éveiller bien tôt.
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les notes que je m’adresse (mes cimetières)
jeudi 13 juin 2013
Dans la fuite, terrible, du temps entre mes doigts, juste une heure entre deux heures (et connexion minuscule dans ce café, j’écris cela entre deux coupures : image parfaite du jour : je ne sais donc pas si j’arriverai au bout de cette note jetée là) où prendre part sans rien y comprendre à l’organisation sociale du réel (et la tentation du retrait, grande, dans le cheminement), reprendre les courtes notes déposées en passant depuis trois semaines sur le bloc-mémo de mon téléphone : notes que je m’adresse pour plus tard [1], ce plus tard qui n’est jamais venu (ou que je n’ai pas vu passé), notes qui m’apparaissent désormais pour la plupart illisibles (sauf celle avec la date limite que j’ai, évidemment, dépassée) ; notes qui auraient pu donner lieu à tout, et par exemple à cela : d’être recopiées dans un coin de mes carnets sans logique (et sans ordre) – comme des bocaux de formol avec ces corps à peine nés, qui flottent, et qu’on regarde comme on s’observe à distance des âges : soi-même vivant tandis qu’on ne l’était pas encore, des cimetières d’enfance.
– le père à son fils, dans l’avion, derrière moi, qui commente le vol. Il explique le mur du son, mach un mach deux mach trois : "c’est tellement vite que si l’avion parlait, le mot à peine dit resterait derrière lui."
– mon rêve récurrent : celui qui assemble en lui TOUTES les cartes du tarot
– le clochard (céleste) au milieu de la place : il tend une branche de bois et autour une petite foule de touristes amassée, des passants qui s’ennuient, ou sont en avance, lui est magnifique et hurle en anglais, il y a du vent, je n’entends pas tout : "in dutsch, it’s called [xxx], in english, it’s called [xxx], in french, they said : BÂTON DU PEUPLE"
– ce qu’on appelle "peindre à l’essence" (Vang Gogh) – et écrire à l’essence ?
– impôts sur le revenu : avant le 09 juin.
– avant (bien avant) souffrir par le corps et se sauver par la jouissance de la pensée ; maintenant (la jeunesse de nos villes), tout faire pour jouir par le corps, et comme la pensée les accable. (le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté)
– 18-46
– Jean Mermoz
– les cheveux ne sont pas blancs, il sont noirs mais notre vue faiblit
– rue de l’épée de bois (vite)
– Lettre aux Éphésiens, 5, 22-24 (l’horreur)
– La défense, bus 144 : l’enfant au chat, les mots qu’elle lui disait.
– le café Paris-Orléans, le tableau au mur, l’homme de dos qui voit un train entrer en gare, mais sur l’autre quai, et au loin, une femme en rouge entourée de deux hommes ; au loin, qui avance vers le train, un jeune homme. Chercher qui je suis sur l’image. Le train peut-être. (Non, la verrière) (je ne sais pas, je ne sais vraiment pas).
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les lignes configuratives (l’interruption sur la main)
mercredi 12 juin 2013
Depuis ce temps, ô déesses rivales, je ne vous ai pas abandonnées. Depuis ce temps, que de projets énergiques, que de sympathies, que je croyais avoir gravées sur les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n’ont-elles pas effacé lentement, de ma raison désabusée, leurs lignes configuratives, comme l’aube naissante efface les ombres de la nuit ! Depuis ce temps, j’ai vu la mort, dans l’intention, visible à l’oeil nu, de peupler les tombeaux, ravager les champs de bataille, engraissés par le sang humain et faire pousser des fleurs matinales par dessus les funèbres ossements.
Lautréamont chemin de fer – vers la ville haute qui n’attend que cela pour m’avaler de toute ses bouches de métro afin que dans les souterrains je reste mille ans perdu tournant fouillant cherchant la monnaie à donner au passeur qui est déjà passé depuis mille ans ; et tout ceci chaque jour : chaque jour de chaque nuit (et il y en a sept par semaine), chemin de fer qui conduit vers d’autres, tant d’autres, plus que de jours dans une vie (je regarde ma main : les lignes de vie, je voudrais choisir laquelle, toutes sont interrompues)
Depuis ce temps, j’ai assisté aux révolutions de notre globe ; les tremblements de terre, les volcans, avec leur lave embrasée, le simoun du désert et les naufrages de la tempête ont eu ma présence pour spectateur impassible. Depuis ce temps, j’ai vu plusieurs générations humaines élever, dès le matin, ses ailes et ses yeux, vers l’espace, avec la joie inexpériente de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent.
Lautréamont chemin de terre – vers des hasards qui n’obéissent qu’à des lois de la perspective qui défient les lois de la perspective, et routes en pente, enroulées autour des villes, cernées de toutes les mers qui soient, et jamais protégé des vents pour qu’on puisse savoir d’où vient la mer et où portent nos pas (je regarde sur le miroir sale mes cheveux tomber sur mes yeux, mes lèvres mordues de ne pas pouvoir dire combien la morsure ne guérit pas la blessure, et toute la vie battante là-bas)
Mais, vous, vous restez toujours les mêmes.
Lautréamont
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la ville Narcisse (et, loin, les roseaux tremblés)
mardi 11 juin 2013
Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure !
Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie
des chantiers riverains à l’abandon, en proie
aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures.Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! l’haleine
des peupliers d’en haut est pour la seule brise.
Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.
Je pense à Narcisse, et je crois qu’il y avait des roseaux à travers son visage déposé sur son reflet, je crois qu’il y avait du vent qui les faisait aller immobiles dans l’air dansé, et que le mouvement des roseaux faisaient trembler son visage, sans qu’il sache bien, Narcisse, si c’était le sien ou celui du reflet, parce que son visage tremblait aussi, alors il n’a plus bien su, et pour savoir, il fallait toucher, il a porté les mains sur son visage, mais il ne savait pas lequel, et derrière lui, tout le ciel entier qui était aussi dessous lui, alors il fallait bien savoir, il a tendu le corps après les mains vers son visage, et ensuite, les roseaux continuaient de danser l’air dans l’immobilité et dans la nuit ensuite.
Je pense à cela, et à d’autres choses aussi, et les roseaux continuent toujours d’être après ma dernière pensée, alors je pense à eux, et à la nuit qui ne leur suffit pas, mais à cette pensée toujours la ville à ce moment précis hurle, ou m’appelle, et demande qu’on la marche pour aller d’un endroit inutile à un autre endroit inutile, accomplir les tâches toutes plus inutiles qui lui donnent son sens (et jamais les roseaux, jamais dans la ville)
Je pense aussi, mais moins, au corps décomposé de Narcisse dans l’eau, et comme il doit être habité de poissons et d’algues, et qu’il a nourri des vivants de sa mort.
C’est Gare de Lyon, j’y suis passé tant de fois, et j’attendais le bon reflet, c’est quand on attend un bus (je n’attends pas le bus, moi je passe, rejoins pont d’Austerlitz, c’est là qu’est la tombe de), le reflet de la ville, de la grande horloge des trains qui ne vont jamais à Vladivostok, j’en intercepte la force, sous les nuages, je suis sauvé le temps de la photo parce que j’ai vu la ville en Narcisse, et les roseaux dans mes rêves avaient peut-être cette forme dressée comme du désir, sur l’image.
Je pense au désir, aux mains tendues de Narcisse, aux cheveux bientôt autour de lui répandus dans l’eau, lentement.
Je pense aux racines de nos corps aussi, et qu’il faudrait plutôt les rêver comme on arrache des fleurs et qu’on les jette en l’air en dévalant la collines de nos corps roulés jusqu’en bas de l’amour, parce que les fleurs sont faites aussi de cela, répandues dans les airs, et là où elles vont retomber sous le vent, là elles pousseront encore dans l’éclat de nos voix suspendues ici, tandis que là-bas, les cheveux emmêlés.
Je pense aux endroits de la vie enfin où le reflet n’est pas vertical comme des tours de verre, mais horizontal comme dansé parmi les roseaux tremblés après la chute d’un corps qui voulait simplement en caresser le mystère, pour l’implorer.
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dès longtemps dévorée, la rose (et le tas de cendre)
lundi 10 juin 2013
O la poudre des saules qu’une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe, et sa chaîne tirée
Au fond de cet œil d’eau sans borne — à quelle boue !
La terre d’orage avant l’orage dans le ciel, je pourrais la regarder toute la vie, en faire ma tâche de chaque jour : chercher les endroits du monde où l’orage va tomber, c’est un métier que je veux bien accepter pour être vivant, et apprendre à savoir quand cela va éclater, où la foudre en premier va tomber, où le bruit va se répandre (l’enfant m’a bien expliqué : d’abord la foudre, ensuite le tonnerre), et où le feu : je serai là, je serai là, ce sera le seul endroit où je serai.
Par la fenêtre derrière les rideaux rouges ce soir, il faut me pencher pour regarder l’orage, c’est entre deux immeubles, la lumière noire qui est si loin, moi je tends les bras, je regarde de tous mes yeux, et je ne vois rien : tout est déjà passé, tout n’est pas encore là (c’est comme dans les trains, quand je veux prendre une photo de l’horizon, toujours les arbres surgissent, et quand je le repose, les arbres s’affaissent et me laissent voir : le jeu cruel), je ne suis pas là où la lumière noire naît et meurt, toujours là où je peux la voir s’éloigner.
Hier soir, tard, marcher rue Tolbiac : ce tas de vêtements, de peaux mortes de meubles, la noirceur plus noire encore que la lumière de cette nuit : un incendie, et on aura rassemblé les choses mortes de suie ici, à même le trottoir. L’image est belle, de cendres, de cette vie qui passe, et dont je ne peux voir que ce qui lui a succédé : je rêve fort de flammes et j’aspire tant au feu, moi qui ne marche que sur les braises froides. J’ai regardé longtemps le tas noir, avant de partir.
[1] choses vues, idées venues en passant, idées volées, idées volantes, fictions, références, liste de course, le tout venant du réel que je m’applique à saisir pour m’en dessaisir, faire provisions de tout, feu de tout, vent de tout


