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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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images du jour passé devant moi (le phantasme du boucher)
jeudi 31 mai 2012
Jeté dans le jour, violence crue des rideaux ouverts qui me font office de réveil depuis quatre jours, et dans la tête qui me poursuivra tout le jour cette image du rêve immense de papillons lancés sur la voiture qu’il faut à tout prix contourner sous peine de, nos cris, et le jour donc, ce matin, la lumière sur les yeux et la fatigue, plus grande encore que l’image de papillons par milliers sur la vitre de la voiture, se lever, rapidement se lever pour affronter le jour et oublier l’image du rêve, tâche impossible, face au jour plus grand encore que la fatigue, douche froide, le geste machinal des départs, puis les départs, dehors, soleil juste entre les deux immeubles de ma rue, oh ma seule horloge fiable, passage à la librairie, les livres que je cherche ne sont pas là, évidente image de ma journée qui commence, je repars avec d’autres, Deguy, pour le deuil, Du Bouchet pour le regard, Michaux parce que, et métro, métro qui comme en travers de la gorge ne passe pas, l’attente du métro est ce qu’il me reste le plus du métro, les tags sur les banquettes, autant d’oracles vivants, et au bout du métro, la Seine, minuscule, ne pas trop se pencher, ne pas se pencher du tout, déjeuner vite, la chaleur toute là, le jour dans lequel s’engouffrer déjà sur sa pointe bascule sur ce trop plein d’étouffement qui finira par se rompre sans doute ce soir je le devine, l’orage, oui je le devine sur les lèvres de cette jeune fille derrière moi qui parle lentement du jour prochain, moi je passe, image évidente de ma journée qui passe, puis la Sorbonne, les longs couloirs de marbre, ce n’est pas du marbre, les hauts escaliers de pierre, est-ce que c’est seulement de la pierre, ma voix qui lance à ceux qui m’accompagnent tu sens le poids de l’histoire, moi, je me dis intérieurement, non je ne le sens pas, je pense aux bruits de mes pas dans la forêt encore, et l’odeur des mousses, je rentre dans la salle, les fenêtres fermées pour éviter le bruit, mais la chaleur insupportable, il faut choisir, on choisit le bruit, et on n’entendra qu’au travers la ville ces paroles dites de l’autre côté de la salle où je suis, les paroles de la pensée vive qui montent dans la salle pour dire non pas la ville, plutôt son approche, oui mais comment la rejoindre pensais-je désorienté, je sors au milieu, passe entre les statues, me pose un peu et rêve devant ce phantasme du boucher, devant une statue on rêve, devant une statue du phantasme du boucher, on rêve plus longuement non au boucher ni à son phantasme, mais au corps rêvant devant tout cela qui s’attarde, évidente évidence de l’image de ma journée qui prend du retard, alors mon corps lancé maintenant dans les escaliers rejoint d’autres métros pour d’autres ailleurs, c’est pourtant toujours la même ville, la banlieue de cette ville qui lui appartient, je crois que cette ville est une banlieue sans centre, on la déplace à chaque déplacement, Bourg-La-Reine, nouveaux arrêts devant la plaque dédiée à Charles Péguy, sa maison d’où il partit, devant laquelle à vingt ans, je m’arrêtais en pleurant, mais sur quoi, tant de soirs de ma jeunesse enfouie quelque part là où ce soir je vais, et ce lycée où je grandis, à vingt ans, et je n’en parlerai pas, ni de mon refus de voir les couloirs de l’internat, ni celui de traverser les longues traverses des salles de classes vides, image de ma vie présente, mais de ces moments de partage, temps où on ne sait ce qui tient du début de la fin, oui, foule de partage, et l’orage soudain arrive, qui n’est qu’une pluie fine, ne prend pas la peine d’éclater, seulement de tomber, comme tombe l’orage fatigué par la fatigue d’avoir été si prometteur tout le jour, et las finalement las de n’être arrivé que là, il tombe comme par politesse, pluie fine sur mon retour, le métro encore, et en partage, phrases qu’on dit vite mais qui tiennent dans l’amitié qu’on leur accorde, et nomment tout ce que je pourrais dire sur les accords et les ajustements d’une vie à sa violence, enfin arrêt saint-augustin, les paroles qu’on échange encore sur lesquelles le silence de ces pages tombent parce qu’elles n’appartiennent qu’à la vie, puis la soirée douce des repas qu’on partage pour célébrer une fin, ou un début, le sourire du frère, le repos enfin gagné sur cinq années qui dura une longue journée, la mienne n’a pas fini de commencer, quand je sors, je marche un peu, ne prends pas le métro tout de suite, me perds près de l’église de la Madeleine, où jadis (combien je me rappelle) oh la perte et le retard, les premiers mots qui ne finiraient jamais, je me perds et me retrouve, redescends sur terre et après ultime métro, rentré finalement, les yeux épuisés d’avoir trop vu les visages et les corps sans en saisir une seule seconde le mystère, et pourtant il faudra l’écrire, cela aussi, je pense, il faudra écrire une longue phrase de cette journée incompréhensible où les signes firent défaut, mais dont le défaut même figurait sans doute le signe parfait, et là — ce couple au coin de la rue, il ne pleut pas, le garçon penché sur la fille, je suis à cinq mètres, ils se regardent tellement, et lentement il la touche comme ce n’est pas possible, le visage, la gorge comme pour l’étrangler et tendrement l’embrasse, il ne sait pas si elle va refuser, elle accepte, c’est le miracle que rien n’avait prévu, alors son visage à lui se détend comme un long corps de garçon qui sait, et ses mains, il sait qu’il peut ensuite, mais quoi, d’abord continuer à l’embrasser, j’accélère le pas, le visage de la fille est caché, longs cheveux noirs qui recouvrent leurs deux visages mais non pas le désir, le garçon est plus grand qu’elle d’une tête, il descend lentement les mains sur les épaules, les seins, s’y attarde, puis la taille, se penche et je crois qu’il pleure, elle aussi, ils tremblent quand je passe à leur hauteur, ils tremblent encore quand je suis plus loin, et davantage, je baisse la tête, et tourne le coin de l’autre rue, quelle image de ma journée, je l’ignore, je me décide immédiatement de la noter telle qu’elle, en la rentrant, à cause du tremblement du garçon et des cheveux tombés miraculeusement sur leur désir, et parce que j’écoute à ce moment là dans les oreilles i might float, la porte de l’appartement s’ouvre, les fenêtres sont ouvertes, et le lit défait sur la nuit déjà là, et l’ordinateur ouvert, et l’image du phantasme du boucher mêlé aux papillons suicidaires et aux tremblements des jeunes filles qu’on embrasse pour mieux les pleurer.
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places de l’imaginaire (jamais nous ne travaillerons)
jeudi 24 mai 2012
Aux heures d’amertume, je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?`
Je m’imagine : moins que moi, le souffle coupé dans la main qui saigne de tout ce que je ne saurai pas être, et pourtant ; qui d’autre que moi posera son ombre sur mon ombre ; et ma main sur tout ton corps, pour dire : voilà où je suis, la position occupée dans le monde est celle que j’invente à mesure de mes mains, enlacés dans le corps de mon propre désir, le front sur ton dos, et les larmes sèches des arrivées qui ne terminent rien — je m’imagine comme déjà ailleurs, le corps éparpillé derrière un banc du jardin botanique, emporté par les abeilles, le bruit des pas qui s’approchent ; je m’imagine, et je ne me suffis pas, je m’imagine ailleurs encore, je suis chacun que je croise, qui l’ignorent, c’est pourquoi je vais dans leur bouche dire — un pas à faire, il n’y a qu’un pas à faire.
– Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est regrettable. Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.
Et toutes, plus inimaginables encore — qui sont ce que l’écriture a de plus essentiel, quand les mots qu’on écrit inventent l’origine de l’écriture elle-même, et disent : ainsi sont les corps, et le monde, et voilà ceux qui les habitent.
J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée !
Non. Dans le couloir intérieur, j’avais imaginé les refus qu’on opposerait à la possibilité de mon corps avançant au milieu d’autres pour venir les parler, dans le couloir intérieur, j’avais imaginé aussi les ongles griffées sur ma peau — mais pas l’invitation au retranchement, pas cela, non, que le monde viendrait en travers de mon ombre pour dire l’ombre ne passe pas ici, il faut que vous veniez vous, et que vous déposiez votre ombre au pied de cet arbre, dans le coucher de soleil, pour approcher.
Moi, je n’approcherai pas, là, mais ailleurs, oui, où on acceptera mon ombre aussi. Je viendrai avec le coucher de soleil pour le dire aussi, et ce n’est pas m’imaginer coucher de soleil seulement — mais oh d’avoir toutes ces heures couché avec le soleil, voyez, le désir m’est venu de l’amour, le corps vers lui approchant de tous, oui, et dans l’entrelacement de nos cheveux, les morsures qui à la commissures gercées des lèvres, — pardonnez, c’est sans doute l’alcool — diraient, oui, approche-toi, lentement, ne reste pas à la porte, viens plus profondément dire que le ciel est possible, et dans l’image du soleil possible pour tous j’ai cru que le soleil était possible pour moi aussi, et j’ai cru que mon corps était possible en le couchant auprès de lui, en lui, lentement, comme de la lumière tombée sur l’aube qui l’accepte, et je le croirai encore, quand le monde lui s’éloignerait de la terre, je le croirai pour le geste de croire : là où je veux poser mes pieds pour toujours, c’est là où j’irai encore parce que je sais le marcher, oui, je le sais, et l’ouvrir en deux comme un fruit et le boire et le cracher, oui, comme un enfant qu’on aura aimé pour le concevoir tel, aimé d’avoir été conçu.
Moi, je n’imagine pas autrement que les autres imaginent — et cela fait de moi, peut-être, une part d’eux imaginaire : où suis-je sinon qu’en eux seuls qui me font croire que je suis, un peu, une part de la lumière venue se déposer sur le monde pour que je puisse les voir, et mon ombre s’allonger, jusque là.
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous, romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !Non, jamais ; nous travaillerons toute la vie pour, ligne de partage, écrire chaque lettre imaginaire de ce jamais.
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le lendemain ou un autre jour (changer de brouillard)
mercredi 23 mai 2012
Le lendemain ou un autre jour — les jours se confondent et les heures : il est toujours une autre heure quelque part, alors j’ai renoncé ; oui, toujours le décalage horaire est une erreur : une invention d’ici, quand le corps désire toujours s’accorder ailleurs —, poser la valise ne repose de rien, ni du trajet, ni des départs. Ici, la pluie ne tombe même plus, sans doute de fatigue, elle a cessé. Le jour s’acharne à durer jusque si tard, mais dans sa clarté de mourant dès l’aube, il n’y a rien qui ne résiste que son déclin, à chaque minute prolongé, qui persiste, et quand la nuit vient, personne pour la voir, aucun éclat bleu soudain qui la fait surgir ; moi, je la regarde, avec mon nouveau visage, poussé sur moi comme le contraire d’un visage (j’ai laissé mes lentilles à Montréal : les yeux qui l’ont vue restent avec elle, c’est bien.)
Et peut-être la mer, tout le pays soulevé là-bas comme, non, pas la marée, mais la mer au milieu de la mer, qui sait qu’elle va mordre plus loin, plus tard, la terre déjà prête pour l’amour des corps échoués sur les rives, cette mer rouge et blanche de lumière, tout le pays là-bas tandis qu’ici tout ce pays n’est resté qu’ici, le pays d’ici, trottoirs jusque sur les murs, et pas de ciel, seulement des ouvertures entre deux immeubles qu’il faut chercher, et creuser avec ses ongles.
Comme si l’on changeait de brouillard, mais à quel taux : ici, le brouillard personne que moi ne le voit, que moi ici qui le passe comme du fil dans la toile tissée d’un jour plus long que trois ans, à lever ma toile que je rêve voir faire le tour d’un corps entier (le mien) : il fait si noir dans cette chambre, et dans ce corps, que je ne vois pas mes doigts taper dans le bruit ces mots que je me laisse dicter par la fatigue qui tout autour, sur les yeux, les cheveux qui m’invisiblent, le visage bronzé sans doute par l’attente des terres à venir, danse.
Moi, je me laisse danser par la fatigue et je pense à ce qu’il faudrait penser pour continuer d’être ailleurs ici. Je me laisserai danser jusqu’au jour suivant, s’il l’ose. Je me lèverai encore une fois bien avant l’aube, vers midi. Il fera toujours aussi nuit. La danse, sur le sol, retombée. Visage encore plus neuf, de pousser sur moi comme le contraire d’un masque. Posé contre le mur, ma valise défaite, de quel combat. Autour de la poignée, les inscriptions incompréhensibles des voyageurs — YUL, comme pour dire, langue inouïe, mais quoi. Sur la table, le travail m’attend. Moi, je ne l’attends pas, le devance même, d’une longueur de mon corps, de toute cette vie latente. Va, que la vie vienne l’épuiser, et l’inventer devant moi, plus loin.
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respire marche pars va-t’en (la douceur infinie)
mardi 22 mai 2012
il y a des cris de sirène qui me déchire l’âme
là-bas en Mandchourie un ventre tréssaille encore comme un accouchement
je voudrais
je voudrais n’avoir jamais fait mes voyagesParis, ce n’est pas vrai, je ne voudrais jamais n’avoir jamais fait ces voyages, Paris dans le même temps usé des choses, là, Paris là sous le brouillard, pas besoin de percer les nuages pour atterrir, c’est dans le nuage même que l’avion ce matin posé a fait revenir à moi l’heure d’ici, mais où est désormais l’heure juste, laissée quelque part peut-être au bord de cette eau, square de la douceur infinie, l’aube réglée sur l’aube précise où mon corps serait à son heure, entre deux heures toujours je resterai là comme entre deux portes, et le vent dehors qui bat, les pluies d’ici, et les rues d’ici semblables dans mes souvenirs à mes souvenirs qui devant moi déjà commencent à m’attendre, mais quand je lève la tête (lève la tête),
les nuages sont les mêmes, et le temps et la pluie, et la ville partout, dehors, une ville hérissée de cheveux défaits trempés jusqu’à l’os, et moi marchant la fatigue sur toutes choses comme le poids abattu de deux semaines passées à traverser les villes neuves, et la mer et les fleuves, et les rues hautes d’autres villes encore, et la langue, neuve aussi, et les révolutions dans les yeux comme à la poitrine, que se libérer de la nausée d’ici n’est pas le fait de l’avion, alors pénétrer dans la ville comme son froid entre dans le corps, pas le choix pour lui survivre et aller, lever la tête pour déceler le bleu de la mer, ou du fleuve, et le goût salé de la mer dans les yeux, non, pas le choix, seulement je sais que derrière quelque chose me précède qui pourrait être la lumière, du ciel bleu, et la couleur du ciel bleu quand on s’en va à l’inverse de la marche du soleil, que l’avion de l’ouest traverse en est vers le lever au moment où il se couche, oh, comme cela forme des couleurs mais il ne faudra rien en dire, seulement faire des voyages à jamais pour croiser cette lumière croisée qui dit la fin des voyages, et qui dit aussi : tu ne sais pas si tu reviens ou si tu pars,
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le soleil se couche jusqu’ici (Québec)
vendredi 18 mai 2012
Il faudra raconter la lumière, parce qu’elle tombe sur moi partout où je regarde, des hauteurs de Québec (la ville) ; et ce n’est pas une image, c’est d’aller jusque là, le sens d’un voyage : repousser derrière soi les continents où il fait nuit plus tôt, laisser durer la nuit jusqu’à des heures impossibles, mais c’est le miracle : ici le soleil se couche six heures plus tard, on se trompe si on parle de rotation horaire, c’est seulement question de résilience des beautés neuves, oui, c’est que ce monde-là n’est pas assez usé, et qu’il dure encore plus longtemps, qu’il repousse et écarte la fatigue plus loin, oui, et qu’il fallait venir jusqu’ici pour l’approcher et faire durer en soi le temps dans ces lieux où il tombe plus loin ; il faudra ensuite aller quelque part le ramasser et le lancer encore, et suivre sa course.
C’est comme de regarder longtemps la ville tomber, sans voir que c’est le soleil qui. Je suis venu ici pour cela aussi. J’aurai fait ce voyage pour monter jusqu’au sommet de la ville (Québec), et la voir tomber. J’écris ce soir dans cette petite chambre et dehors, j’entends les cris d’une foule — je la rêve peut-être, ou est-ce de vivre au milieu d’un mouvement levé digne et grand de jeunesse encore debout, qui fait entendre ses voix, ce soir, si vite tues, qui reviendront ; je suis venu pour cela aussi.
Je dirai un soir comme celui-là, mais plus tard, la ville Montréal et ses lignes droites qui quadrillent l’espace de la pensée ; je dirai la route vers l’est, les collines de soie verte, et le soir le chant des coyotes, les marches des corneilles dans les forêts, le battement de cœur de la forêt quand les perdrix chantent leur corps ; je dirai la maison déplacée jusqu’à la justesse de sa place accordé au monde ; je dirai la route vers le nord et l’arrivée vers le Fleuve dans le sommeil, je dirai l’odeur de Fleuve dans la mer, et comme elle semble là, toute près, la possibilité de l’ailleurs ; je dirai l’absence des phoques sur les pierres sèches ; je dirai Rimouski et les regards de ceux qui écrivaient le corps penché sur les mots à dire, les seuls qui existent, pour approcher ceux qui n’existent pas ; puis je dirai Québec (la ville, Québec).
Mais il faut choisir : « prendre la photo, ou vivre son instant », disait-il, à peu près. J’ai choisi de prendre la photo pour vivre l’instant, mais impossible de l’écrire dans ce geste-là, alors j’ai laissé mes carnets de côté ces derniers jours : je les reprendrai. Impossible d’écrire l’image qui s’impressionne en soi, dans la latence de sa chute. Je dirai plus tard la latence de sa chute et l’impression. Je raconterai la lumière tombée dehors, et sur le visage la lumière déposée aussi de tout cela au dedans, et des ombres sur la citadelle qui viennent immenses, je les dirai aussi, celles quand on veut les approcher, qui s’effacent (oh peut-être les ai-je rêvées, et les cheveux sur la pierre aussi, rêvé comme les cris des foules : pour mieux les désirer, les corps de la ville, nue dans la fatigue qui me gagne, venue se glisser contre le corps dans sa lumière de draps blancs, séchés à la simplicité du vent.)
J’ai marché Montréal, Rimouski, Québec, j’ai marché tous ces jours suivants pour ne pas avoir à les dire, seulement sentir ensuite en moi leur absence. Le soleil tombe sur cela aussi. J’ai marché le pays neuf en moi des manières de l’oublier. Il faudra cela aussi, pour l’inventer. Dire qu’ailleurs existe, que j’ai posé le pied sur lui, et que je suis revenu.
Il y a cette image que je trouve dans l’appareil, sans me souvenir de l’avoir prise. La ville près d’être retournée, tordue, invisible, mais en mouvement, lumière noire en plein jour pourtant, la ville de route et de verticalité de verre, la ville sous les pieds que je chausse. Il y a cette image que j’ai prise, et qui m’a prise avec elle, et qui m’a regardé longuement, en silence, avant de glisser loin de moi.
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monde neuf (une île)
dimanche 13 mai 2012
Fallait-il être en mouvement pour pouvoir l’écrire, et la quitter, la ville — cette étendue de ville plutôt — que je laisse derrière moi : ici depuis une semaine et pas une seconde pour la voir autrement qu’avec mes yeux, mais suffit que j’en parte, oui, pour ce voyage dans le voyage vers le nord (toujours, on ne voyage qu’au nord ; au sud, on ne fait que revenir), et je la considère cette fois avec mes mains et la note ; alors dans ce bus qui va au plus gris du ciel, une prise pour me souder à l’écran et une connexion pour me brancher au monde, l’écrire, la ville,
ses rues larges et ses blocs d’immeubles bas, double latéralité qui laisse entrer la lumière comme dans le corps éventré d’un animal allongé découpé en fine lamelle de peaux symétriquement organisées en lignes de vies parallèles et intersection (rues qui courent d’un bout de la ville à l’autre), on dit que c’est une île mais je n’ai vu ni d’eau, ni de mer, ni de Robinson, seulement des Vendredis par milliers aux milles langues, deviner en elles toute cette sauvagerie virginale qu’on prête aux îles, et ce n’est qu’en partant que je passe le pont mais posé si haut au-dessus du fleuve qu’il laisse invisible sous lui le courant qui l’entoure, et lumière blanche sur tout cela, et visages de corps passant à travers elle ils ne savent pas,
et moi j’ai les deux pieds posés sur la nouveauté du monde ils ne savent pas, cette lumière tombée crue sur eux depuis les verres lisses des immeubles accrochés au ciel (fermer les yeux, imaginer le bruit quand ces vitres viendront se briser toutes ensemble sur le sol, ouvrir les yeux), ils ne savent pas non plus, l’artifice de cette ville qu’on a construite pour qu’elle ressemble à une ville construite, elle est là, je la suis ligne à ligne, j’ai bu dans tous ces cafés tous les cafés possibles pour la veiller, j’ai accordé mon corps à deux midis à la fois et à deux aubes (il en vient plusieurs par jour), ils ne savent pas vraiment le trajet que j’ai fait pour la rejoindre (non, l’atteindre) (non, la toucher),
ils ne savent pas que j’ai traversé des passerelles plus larges que l’Océan, oh quelque chose qui ressemblait à ma vie, et les promesses qui naissent, et les serments d’indiens, les nostalgies à venir qu’il faudra recommencer, partager sans doute d’autres ailleurs, d’autres dunes et d’autres langues ; la ville dans le dos quand je la quitte lève le bras, salue, et au passage, je vois à travers à elle d’autres villes comme au travers de ses cheveux d’autres départs.
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retour du désert (au sexe des nuages)
samedi 28 avril 2012
Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.
A. Rimb.
Retour — sur les trottoirs de Paris, les journaux balayés par des vents plus froids encore que cette pluie glacée qui tombe par milliers, chaque seconde jusqu’à la dernière du jour, et jusqu’au matin suivant et jusqu’à la nuit d’après : et sur tout cela : retour, mais où. Il faut tout réapprendre.
Premiers gestes refont l’apprentissage du monde après cette semaine plus loin que tous les pays : premiers gestes, aux premières heures du retour, invité à refonder le monde d’ici : et pourtant, voter dans cette salle de classe d’un lycée sans histoire, rideau de l’isoloir déchiré, urne percée, bulletin vite déposé, donne l’impression d’un mime sans consistance : rituel de mascarade où, cinq années après l’autre, la vie se donne l’impression d’être domptée, mais personne n’est dupe ; on donne la parole : personne ne la prend vraiment. Mais on fait tout de même le geste de laisser tomber un mauvais papier plié là au fond de la vase. On m’aurait demandé mon avis, moi, je ne l’aurai pas donné, j’aurais dit : là-bas, j’ai traversé la neige pour rejoindre le désert : politiques d’ailleurs. Il aurait fallu bourrer les urnes de lettres remplies jusqu’à la gorge de mots, et qu’on les lise, un peu, voir ce qui dans la vase remue encore.
Au retour, il y avait du sable dans la valise.
Au retour, il y avait l’heure un peu morte en soi de celle qui passait là-bas, décalage horaire qui n’a pas le temps d’agir dans le corps (cinq jours, c’est trop peu), mais qui demeure tout de même ; à contretemps pour toujours, je demeure entre les deux. Dans la bataille, j’aurais perdu deux heures, personne pour me les rendre ; l’ai peut-être échangé au prix du sable, et je veux bien, oui, payer ce prix-là.
Retour devant l’écran mort : connexion définitivement perdue ; ce qui change de la vie quand on s’en trouve écarté. Devrai attendre jusqu’à ce soir, écran provisoire où consigner le jour pour écrire. Les jours passés, qui me les rendra ? Perdus aussi — et pas de sable cette fois, pour me consoler, seulement de la pluie, de la pluie (j’aurais écrit, si j’avais eu ma connexion, la pluie : aurais essayé de la retenir de mes mains tapées sur les touches, est-ce que le temps s’en serait trouvé changé, en moi ? Oui.)
Au retour, sans connexion, ouvert un fichier malgré tout sur l’ordinateur — et une ligne après l’autre, c’est vingt pages déjà, d’un récit immense qui se déploie malgré moi, sous mes yeux qui l’observent, mes doigts qui en consignent les ordres. Où trouver le temps de cet immense ? Nulle part. Alors rejoindre cela aussi.
Au retour, c’est déjà d’autres départs : Aix ce soir, puis, plus loin encore déjà qui se préparent, d’autres pays, d’autres continents.
Au retour, lève la tête, quelque chose, dans les arbres, raconte déjà les sexes ouverts aux histoires ininterrompues ; les feuillages vibrent : le corps entier frémissant sous tes doigts qui dans ton sommeil font naître le désir, tu pars rejoindre le monde, et le monde, au-dessus de toi, te tend un miroir d’aube où se reflètent en dansant des insectes de proie prêts à déchirer le ventre des nuages pour agrandir les terres inconnues, là-bas, en toi, que tu vas rejoindre, que tu rejoins déjà.
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d’aucun testament
jeudi 12 avril 2012
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament
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instamment, les guérisons (et la vie en dépeupleur)
dimanche 8 avril 2012
Elle, assise au milieu de cinq ou six autres, les uns à côté des autres, attendent, et l’un après l’autre, on dit leur nom, ils se lèvent, s’éloignent (depuis combien de temps ne suis-je pas allé chez le médecin ?). Elle est la seule à parler, je la vois bien, de là où je suis, qu’elle dit les mots qu’il faut, qui sous l’anodin dévoile la blessure la plus inavouable, celle qu’elle vient exposer parce qu’elle est là maintenant, au milieu des autres. La vie est un dépeupleur et la salle se vide. La salle d’attente du médecin est cette ville que j’habite, où je vais (moi, je la reconnais telle, j’étais là pour la voir). Dans la salle d’attente qui se vide peu à peu, il y a un palmier sur la droite, minuscule comme un bonzaï inguérissable. Il y a des magazines que chacun prend pour ne pas les lire, et surtout, pour ne pas avoir à parler. Elle, elle parle encore, un peu. Elle n’a pas besoin de les regarder. Puis, quand elle se tourne légèrement, elle réalise qu’elle est seule soudain, que tous ont été appelés, happés par le dehors du monde pour qu’on les guérisse d’eux-même, et nous aussi, on réalise soudain qu’elle est seul (souvenir d’un rêve d’enfant, un des rares qui m’ait été récurrent : se trouver dans une pièce emplie de visages familiers, et quelques secondes après, se rendre compte qu’elle est vide : depuis le début peut-être (mais il faudra être adulte ensuite, un peu, pour déchiffrer ses signes), et le noir sur tout cela, alors courir, mais où). À jardin, le médecin vient ranger les magazines au fond, l’aperçoit encore là, l’interroge : on ne vous a pas appelée : vous aviez rendez-vous ? Non, elle dit non, je n’avais pas rendez-vous, je vais bien. Je vais bien maintenant, et elle s’éloigne.
Ensuite, les lumières s’éteignent, et quand tout se rallume, qu’on est projeté de nouveau dans la réalité, l’actrice vient courir vers nous pour saluer, et les gens n’ont pas compris qu’il fallait justement se taire alors ils font du bruit avec leurs mains ; moi, je me lève immédiatement et je m’en vais. En descendant, ce panneau dans les escaliers, qu’on nous impose d’emprunter instamment, le mot résonne ici, le fleuve de l’autre côté de la fenêtre, passe lui aussi, instamment.
Le métro est vide, moi aussi, mais le ciel. Il y a de la brume, partout, dans le ciel. Lorsque je lève la tête une dernière fois avant de rentrer, quelque chose se déchire en moi, et je vois la pleine lune.
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ce châle effiloché (sur des coffres remplis d’or)
jeudi 5 avril 2012
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vied’avoir pour seule pensée parfois celle de se placer au bon endroit de soi, et surtout à égale distance précise et violente de la vie et de la mort (je veux dire : de ma propre vie), du désir de m’y tenir pour planter les dix doigts dans l’instant et la morsure sur la chair du désir, n’en avoir pas d’autre, celle de continuer à persister dans le désir de persister, et m’enfoncer dans chaque lumière, oui, me console parfois de n’avoir pas d’autres vies, et pourtant c’est alors qu’il m’en vient des centaines,
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l’europe toute entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma viedes centaines d’autres, oui, seules et sans effort : les vies que je n’aurai pas viennent et passent sur le visage de ceux que je croise et que je ne verrai plus de toute ma vie, mais au premier regard que j’arrache sur eux, ce que j’arrache est plus grand que moi, je l’emporte comme si j’étais dépositaire du silence qui entre nous est venu, est passé, a passé sur nous pour nous rejeter de part et d’autre de nous et du désir d’être l’un l’autre celui qui saurait nous rejoindre et nous lier, et c’est peut-être cet amour-là qu’on écrira dans nos solitudes, moi, que j’écrirai, parce que je saurai l’écrire,
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fumepeut-être, c’est-à-dire tout le contraire de la solitude : parce que la solitude n’est pas l’esseulement, c’est une manière de rejoindre en soi ce qu’on a croisé une fois ; moi je sais bien que sur l’image, le vieil homme et le jeune se croisent parce qu’ils n’ont rien de commun sur cette terre, mais j’étais là pour les voir, j’étais moi aussi sur ce bout de monde où perdus dans l’univers ils se sont retrouvés rejetés : je ne suis pas juste : pas rejetés, mais retrouvés, dans ce bout d’univers qui fut soudain le nôtre parce que j’étais là pour le voir, et il y a eu cette minute où devant ce mur, ils se sont croisés une fois dans cette vie, ils ne s’en souviennent plus, l’ont oublié dès qu’ils se sont croisés, mais oublie-t-on ce qu’on n’éprouve pas : pour eux, il n’y a pas eu : je croise quelqu’un qui est mon frère et mon amour et ma douleur, il y a eu, je marche, et quelqu’un d’autre marche aussi, mais dans l’autre direction, pourquoi retenir cela, ce n’est pas une caresse, et seule la caresse retient — seulement, j’étais là, tout en douceur et cheveux et ignorance de ma propre lumière, pour voir cela, et caresser cela en moi, car moi aussi je me retrouvai soudain rejeté, c’est-à-dire, soyons juste, retrouvé sur le trottoir d’en face, mais voilà : immobile sur le trottoir d’en face à les regarder se croiser, cela fera toute ma vie, je le sais bien — chercher à les faire parler en moi, savoir ce qu’ils auraient pu se dire dans leur amour et l’indifférence de leur amour ; je me pose à ma table, la solitude délimite comme un rayon de vie ce qui est de l’ordre de la lumière et de l’ombre, de la douleur et de la joie, du passé et de toute ma vie entière qui me reste, et je ne sais pas ce qu’ils se disent, puisque je ne sais pas leur regard posé sur moi, je suis sans recours, la ville dehors me vide davantage, et je l’écris,
Et la seule flamme de l’univers
Est une pauvre pensée...et la pauvreté est ma gloire car je suis plus riche que ma vie d’un soleil qui vient. Dehors, la nuit se remplit aussi. La vie qui passe sur moi m’épuise autant qu’elle me renouvelle : tout ces jeux des corps en moi me font me lever, au soir, pour rejoindre ces trajectoires croisées des êtres et des choses hurlantes en moi, et leurs douceurs, et leurs amours. Et dans le mois d’avril, je ne me découvre pas d’un fil, je les tisse ensemble sur la toile pour que cela me revête et tienne chaud la pensée du monde en moi, long tissu d’or et de cendre qui m’enveloppe, moi et la vie qu’il reste à dire.




