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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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qui vint à ma rencontre
vendredi 24 août 2018
Que serais-je sans toi qui vint à ma rencontre.
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant.
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre.
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Aragon, Le Roman inachevé, 1956
The Cinematic Orchestra, Into You, (Ma fleur, 2007)
Face à ce qui vient, face à ce qui arrive, face ce qui est sur le point de : on est toujours avant ; toute une vie à être face à ce qui va peut-être se déchirer et déchirer tout ce qui a eu lieu avant : face à ce qui est imminent et ne vient pas – la nuit, le jour, le sommeil et le réveil, l’autre et la révolution, la beauté des choses venues à point qui ne sait pas attendre ; la justesse qui réaliserait la nullité de toute justesse, la peine. On est face, on est juste en face ; un pas plus loin et on serait confondu avec l’événement qui toujours se dérobe.
Pour voir son ombre, il faut mettre le soleil dans son dos ; et pour sauter au-dessus de son ombre ? Pour voir le sens de l’histoire, il faut être capable de mesurer le vent : et on avance plus vite, au près, vent de face, légèrement, en remontant les courants. Pour pleurer, il faut être vivant. Toutes ces suites logiques qui font hurler contre la logique, et contre les suites, mais qui soulèvent et rendent légitimes le combat, contre la logique, l’histoire et les suites écrites. Il faudrait un poème de Brecht plutôt, et un mot d’ordre clair.
Par exemple : qu’il n’y aura pas de vingt-cinq août. C’est impossible. Par exemple : que rien ne serait impossible dans un monde où tout le serait. Par exemple : que l’amour ne tienne à rien, et qu’on se jetterait dans ce rien, non par amour, mais pour l’impossible. Nul n’est tenu ? Le vent s’est levé ce matin, comme toujours quand la terre s’ennuie. Face au vent, on est rien d’autre qu’un obstacle qui l’arrête, et aussi ce qui fait exister le vent, ce qui le rend sensible et vivant. Face au vent, on est peut-être l’impossible du vent. On se tient face à lui en dépit du bon sens, et on pourrait presque lever la main, s’adresser à lui, lui demander ce qu’il pense des saisons et comment renverser le gouvernement, lui demander ce qu’il en est des peines et s’il voit une suite à tout ce bordel, au lieu de cela, on ne fait rien, on plie un peu le corps, on essaie d’avancer et on cherche désespérément un endroit où s’abriter.
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une trace ineffaçable
jeudi 23 août 2018
Une trace ineffaçable n’est pas une trace Jacques Derrida
Max Richter, Dream 8 (late and soon), From Sleep (2015)
Pourquoi y aurait-t-il rien plutôt que quelque chose ? Marcher sur le sable à l’aube sur la plage vide n’empêche pas de penser aux centaines qui bientôt déferleront ici, et je serai loin : mouvement qui est celui des jours – aller, fuir, revenir, chercher les temps morts et les soupirs, les silences entre deux coups. Sur le sable, roulent les machines comme en haut des pistes, l’autre saison : même tâche, faire table rase du passé, aplanir les jours, rendre à neuf les espaces destinés aux saccages – inventer quelque chose sur le rien. Toutes ruses du monde pour donner l’illusion qu’on fabrique les premières traces.
Un pas à la surface n’est la trace que de son départ, pas de son passage : quand la trace est devenue cendre qui la recouvre, on ne voit que l’absence de feu. Vraiment, rien à chercher de vif. Seulement rêver, en marchant sur la plage vide, des cendres et des traces, des motifs qui pourraient donner lieu au grand roman des traces. Obsession des traces. Amour des traces autant que des signes – traces, quand la présence est révélée par une absence ; signes quand elles portent insignes de ce qui est passé. Dans cette vie-là, j’aurais été surtout coureur des bois en villes. Souvent je pense aux forêts de Sainte-Hélène-de-Chester, comme j’aurais fait de ma vie un déchiffreur du souffle des coyotes, un lecteur des pas de fourmis. Je marche sur la plage de Pointe Rouge en suivant à la trace les traces de mes vies antérieures que je désire encore.
Je m’épuise toute la fin de la matinée en cherchant à me situer : suis-je moi-même contemporain ? Et de quel temps ? De quels passés ? Ancêtre de quelles enfances ? Fils indigne de quels frères ? Peut-être ne suis-je que cela : une trace sans passage, le signe d’aucune présence passée, le devenir de rien qui n’a pas eu lieu. Je suis celui qui regarde les traces avalées par la mer qui regarde celui qui regarde les traces.
Alors l’après-midi, évidemment, je fuirai. J’irai au cinéma, pourquoi pas.
La solitude des salles de cinéma, l’été, à deux heures. Je m’y plonge et pourrais presque dormir là, presque parler, presque écrire. D’ailleurs, le film est toute une leçon pour ces jours : le passé, un simple désir de lire le présent ; et l’image une façon de venger l’histoire. Je pars au dernier plan, et la pluie tombe.
Une pluie fine et lente, qui ne mouille pas, ne rafraîchit rien, assèche encore davantage en donnant le désir de grandes pluies. Je marcherai dans cette pluie voulant être trempé, ne voyant rien sous l’orage sans eaux ni tonnerre – plus tard, je réaliserai que je portais des lunettes de soleil – ; je penserai au mot de trace, à ce dont il témoigne, combien il relève de tout et de son contraire, l’effacement et la présence, le secret et l’évidence, la perte et la retrouvaille. Une vie trace. Peut-être est-ce cela qu’il faudrait : je ne sais pas. Est-ce qu’à mesure des traces on lancerait des routes vers d’autres villes qui se lanceraient vers la mer, au lieu de les longer ? Est-ce qu’on ferait d’autres mondes à partir de ce mot de traces ?
Souvenir puissant du rêve de cette nuit : je suis dans une ville qui n’est pas la mienne, et j’essaie de rejoindre la voiture, garée dans un virage à l’entrée de cette ville. Mais impossible de sortir de la ville. Je passe dans des ruines qui sont un musée ou une exposition, je passe dans des rues qui sont des labyrinthes, je pleure, je crie, je demande mon chemin, j’interroge mon téléphone qui ne répond pas, je veux rentrer, laissez-moi rentrer, je frappe un homme, je suis frappé, on me vole mon sac, je trouve enfin un plan, je regarde : c’est le plan de ma ville. Je cours chercher la sortie et plonge dans le fleuve.
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la flamme brûle sans savoir qu’elle existe
mercredi 22 août 2018
Le vent ne périt pas si la voile se déchire
et nous sommes le vaisseau, la mâture, la voile, le vent, la déchirure.
Aucun algèbre ne démontrera le contraire.
Le sommeil assassiné des bombardiers n’y peut rien.
Les vrais suicides sont impossibles, la Voie Lactée l’affirme par sa pureté vivante et glaciale que les morts ne reverront plus puisqu’elle les résorbe.
Ils n’ont plus besoin de voir, du reste, car la flamme ne peut pas se voir elle-même, la flamme brûle sans savoir qu’elle existe.Victor Serge, 1943 [1] Radiohead, Fake Plastic Trees,
Live Glastonbury, 2003
Une trouée vaguement creusée dans l’apparence des signes est tout un monde, toute une énigme. Sous elle, on songe être la trouée, être ce qui passe entre le ciel vide et le sol couverts de plaies et de villes ; sous la trouée, on regarde longuement pour calculer les mystères, la vitesse de la lumière, celle de la pluie quand elle viendra frapper ; plus on regarde, plus on est de ce côté de la trouée, ce qui l’envisage, non ce qui passe.
C’est à cela qu’on serait destiné ? Voir ce qui s’échappe, ce qui vient : n’être jamais ce qui s’échappe, ce qui arrive. Pourtant, être une trouée au milieu de la fatalité de vies rangées serait de ces jours l’événements qui les justifieraient. Être ce qui passe dans la trouée frayée par le hasard.
On regarde lentement le ciel pour cette raison seule qu’on n’est pas le ciel, ni ce qui le touchera jamais : on est ce qui regarde cela qu’on ne rejoint pas. La trouée au-dessus de nos têtes est un signe indéchiffrable.
Plus on regarde le ciel, plus on se sait voué à la terre, aux villes et à être recouverts par la terre, par les villes et l’oubli.
Pourtant, la trouée à la frondaison des choses témoigne aussi de cela : d’une échappée possible. D’une vitesse possible qu’on remonterait ; d’événements, de jours justifiés, de luttes qui ferait de la vie autre chose qu’une vie, autre chose que du hasard répandu dans la fatalité morte qui nous oubliera. Regarder d’en bas la trouée et se rêver trouée : et se savoir trouée, se reconnaître dans la trouée des arbres qui laisse passer la lumière pour mieux l’arrêter, pour mieux passer : c’est à cela qu’on est destiné, et on n’a pas de destin.
Il y a soixante-quinze ans, la mort de Trotsky : soixante-quinze ans, presque une vie d’homme.
Des pensées pleines de rage et de mélancolie, il en vient chaque seconde dans ces jours brûlants, vides, assoiffés. Écrire encore ne relève plus de la rage et de la mélancolie, mais de la tâche à relever. On tire leçon de la trouée : passer d’un temps à l’autre comme la lumière ou la pluie. On rêve encore ; on se dit pourvu qu’on n’appartient pas au passé, pourvu qu’on ne soit pas soumis au présent : écrire, non pas des phrases, mais des façons de passer d’hier à demain, fabriquer des ruses pour lever des manières de n’être contemporain que d’une trouée dans l’apparence insignifiante des choses considérables.
Sous la trouée des arbres, on se tient, on voudrait en être digne, on voudrait ne faire que passer.
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la tentation de l’abandon
mardi 21 août 2018
Une ivresse belle m’engage / Sans craindre même son tangage / De porter debout ce salut
Solitude, récif, étoile / À n’importe ce qui valut/ Le blanc souci de notre toile.Mallarmé, Salut
Bod Dylan, Abandonned Love
(en public 1975)
Une solitude : cette maison au milieu de rien, abandonnée. Devant une telle maison, on rêve, comme par exemple au mot abandonné. Il revient sur nous. C’est nous soudain qui le sommes, abandonnés face à elle. Par quoi ?
Ce qu’on abandonne nous appartient encore. Ce à quoi on renonce dépose en nous le creux du manque qui rend la solitude lourde, pleine, insupportable.
Devant une tel mot, on se réveille : l’autoroute tout près charrie le déluge de vacanciers qui vont s’abandonner au soleil, les corps nus sur le sable, tout ce qui est évidemment insupportable aussi : on songe à ce qu’il faut comme souffrance à une civilisation pour la conduire, une fois l’an, vers le bord perdu des choses où la mer se jette contre la terre, et se jeter à son tour contre la mer, se livrer nus aux regards de tous, se plonger dans l’eau, hurler, laisser les enfants hurler, cuire la viande sur la braise, boire, hurler encore, dormir longtemps – appeler ça des vacances, quinze jours qui justifient toute l’année de s’abrutir devant des tableaux Excel, quinze jours arrachés aux tableaux Excel, quinze jours abandonnés au reste.
Je passe chaque jour devant la plage de Pointe Rouge, si abandonnée l’hiver : pendant deux mois, chaque mètre est occupé par un corps. Le corps l’occupe comme on occupe des enfants : en hurlant donc, ils hurlent de réclamer du repos. Je passe sur les hurlements aussi et je pense à la maison abandonnée près de l’autoroute, au sud de Salon de Provence.
C’est toujours la tentation : abandonner. La solitude comme une solution commode à l’existence. Trouver un lieu du monde où on se tiendrait loin du monde. On serait abandonné, on s’abandonnerait à l’abandon. On serait sauvé. On serait seul.
Puis, la mauvaise conscience revient : la lâcheté de l’abandon. La maison seule au milieu du champ expose sa morgue stérile. Seule, oui, abandonnée, oui, bientôt dévorée par la jungle. Indifférente aux saisons, aux pluies : bientôt redevenue de la terre.
Ce qu’on livre à l’abandon, à la sauvagerie du temps ne nous délivre pas du monde.
Devant la solitude de la maison, je pense alors à cette tentation, celle de renoncer à la partie, d’abandonner ; je pense alors à l’effort de lutter contre elle. Il faudrait la vie comme un mouvement de la solitude vers ce qui la nie ; il faudrait la vie comme ce geste d’abandonner successivement le monde et l’abandon au monde. Il faudrait, oui, peut-être cela : abandonner l’abandon, pour mieux y revenir, mieux l’abandonner.
Je pense à cela, devant la maison abandonnée sur laquelle tombera bientôt l’orage, dans les bruits de l’autoroute, les cris des cigales, les bavardages du réel, les lâchetés politiques, les courages d’affronter les lâchetés, tout ce qui manque, tout ce qui se refuse, tout ce qui m’éloigne tout à la fois de l’abandon et de son abandon, toute la solitude qu’il faudrait pour renoncer à la solitude. L’orage est tombé sur cela. Il n’a pas plu. Je suis rentré.
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la parabole au fond des sables
mardi 14 août 2018
La mer est jeune, quel âge a-t-elle / Elle est ce mur horizontal / Où s’appuyer quand rien ne va / Et rien ne va plus trop souvent / Cette béquille infatigable / Qui n’en finit pas de jeter / Sa parabole au fond des sables / Dans le coeur mat d’un coquillage / On l’entend encore chanter
G. Perrons, Poèmes bleus, 1962 Miossec, Tonnerre
Il ne reste rien de l’orage d’avant-hier : la journée est d’abord passée sur la nuit, puis toute la nuit suivante et l’aube ce matin, et une partie du jour encore, et toutes les secondes et toutes les heures entassées par-dessus lui, rien, qu’un peu de ciel fracassé au lointain, et le rosier de l’école effondré : rien de l’orage, rien. Est-ce que l’infime a une chance en regard, nos luttes et les désirs, tout l’infime des corps, si l’orage devient ce ciel bleu, ce vent ? Dans les jours vides, on est le vent des orages : ce qui passe et fabrique l’oubli.
J’ai regardé l’orage avant-hier pour essayer de tirer des leçons : j’attendais les éclairs l’appareil photo tendue ; quand je le baissais, pensant c’est fini, un éclair s’effondrait devant moi, sur la ville ; je levais l’appareil, rien ne venait : je le baissais, l’éclair parfait, de la forme d’un éclair comme on en voit en rêve ou dans les livres : ainsi de suite.
Il y a eu ce moment où l’éclair a traversé le ciel de part en part, le parcourant à sa surface, frappant à l’horizontal de l’air : je ne savais pas que la foudre pouvait tomber aussi sur les nuages. Était-ce la leçon ? Et comment en nourrir les luttes et les colères ? Comment en faire une joie ? J’ai regardé.
Je ne sais pas s’il reste quelque chose du ciel après tout ce vent : la nuit, le réveil en sursaut. Il faudrait de la vie comme du vent au milieu du sommeil. Il faudrait les événements comme la pluie tombe en fracas, lourd de toute la hauteur du monde, et depuis dieu tombant, tombant, depuis le cadavre ruisselant de dieu tombant, et tombant encore : il faudrait des désirs comme cela, et du temps devant soi pour l’écrire pour dire combien rien n’égale la lourdeur de la pluie et sa légèreté, que le miracle de la pluie tient à cette mesure de la pesanteur de l’ensemble et de la légèreté infinie de chacune des gouttes : qu’il y a là, oui, leçon, pour nos jours de détresse et de honte.
Je lis le journal depuis trois jours avec assiduité, espérant trouver le monde, ne rencontrant que ce qui l’interrompt sans cesse.
Peut-être faut-il être mer plutôt que ciel : peut-être que la mer est-elle ce qui suit le ciel, que le ciel se déverse dans la mer pour nous apprendre que toute l’eau est déjà tombée, et qu’une averse n’est qu’une répétition vaine de ce qui a déjà eu lieu, que nous sommes au monde comme devant l’averse : comme l’averse elle-même, sûr de renverser la réalité de toute la foudroyante joie déversée sur toutes choses : goutte, on ne tombera que dans la mer déjà pleine.
Mais nous persistons à nous croire ciel ; nous ne sommes au mieux que vent, et peut-être pas même : souffle qu’une feuille arrête et avale : et on regarde frémir le feuillage en disant : le vent est tombé.
Nous sommes moins que vent, et souffle : peut-être que nous sommes simple rosier fracassé au pied de l’école.
Dans le ciel d’hier, il ne restait de l’orage que cela : moi face à tout ce qui s’est achevé, cherchant ce qui recommencerait.
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puisque le désespoir ne tient pas de journal
dimanche 12 août 2018
Toutes les couleurs disparaissent dans la nuit, et le désespoir ne tient pas de journal.
Annie Le Brun,
Les châteaux de la subversion (1982)
Bob Dylan, The Night We Called it a Day
La nuit tombait avant-hier sur toutes les choses mortes, et nous en faisions partie.
C’était peut-être l’époque qui voulait cela : que sur toutes choses elle allait proclamant la fin, moins pour qu’on les regrette que pour les voir, enfin : et on les voyait, enfin, ces choses mourantes qui se jetaient sur nous sans un cri, avant de disparaître avec le silence.
De l’autre côté des choses finissantes, la ville était insaisissable : évidemment. La ville suivait le mouvement de la rotation de la terre. C’était neuf heures quelque part dans Marseille, et neuf heures du matin à Mahina : au même moment, de l’autre côté du ciel, l’aube déjà commençait ce que le crépuscule ici peinait à finir – évidemment, on pense à cela, on cherche des leçons morales et politiques, on en trouve pas plus que l’homme qui, de l’autre côté de la plage, avec son détecteur métallique, cherchait l’or du temps perdu.
On préfère regarder de l’autre côté de nous, vers le soir qui s’acharne à fabriquer du jour.
Lu cette phrase tout à l’heure de Thomas Man : le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de la restituer. Et je suis soudain de toute ma vie en désaccord – et peu importe. Rendre la beauté ? Ou l’inventer ? Je serais toujours de ce deuxième côté des choses, décidément : et cela aussi, peu importe.
Face à cela, rien n’importe : et la seconde d’après : face à cela, il faudrait que tout importe, la couleur des yeux et le poids de l’or perdu, la tristesse des enfants, et la colère des vieillards, l’indignité, et le courage, et face à la lâcheté, l’absence de peur – face à des soirs comme ceux-là (il n’y a personne sur la plage pour le voir), tout devrait importer pour rendre justice à ce qui est, ce qui s’efface pour toujours.
Songeant à cela, je me retourne et la ville tremble.
Avant de disparaître
Impossible de faire le point au milieu de ces jours : seulement noter ce qui disparaît, ce qui lutte contre le désespoir, et ce qui œuvre pour inventer des nuits qui seraient des jours, et des jours qui deviendraient des nuits.
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mer hypocrite, image de mon cœur
samedi 28 juillet 2018
Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons ; la peste, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre ; rarement. Tempêtes, sœurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon cœur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque : montre-moi un homme qui soit bon !… Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement : on meurt à moins.
Lautréamont, Chant de Maldoror
Bachar Mar-Khalifé, Ya Nas
C’est à cela que ressemble la fin : à un commencement ? Premier jour de respiration depuis tant, il m’aura fallu cinq jours pour que je revienne d’Avignon pleinement, reprenne pied : comme après une traversée, la terre tangue, la nausée, et le ciel qui tourne autour de soi prêt à s’abattre. On revient. On ne revient jamais vraiment : aujourd’hui, pour revenir, je prends la mer alors, longe la ville pour la rejoindre. Ce n’est pas une image, c’est la traversée du sud vers le centre.
Étrange ville qu’on rejoint par une route lente et instable, plate parfois, remuée par des profondeurs – Marseille est décidément une ville qu’on rejoint toujours, en tous lieux, de partout. De Pointe Rouge vers le Port, c’est la route la plus directe, la plus longue, celle qui s’en détourne et prend le large.
Du Port ensuite, reprendre la route immédiatement vers le Frioul : marcher un peu ici en se disant qu’écrire là aurait du sens – un retrait qui donne aussi un point de vue d’ensemble sur la ville et la situation lointaine des choses ; être forcée de rentrer toutefois, puisqu’il n’y a rien ici, que des plantes et du vent. Les parfums de vigne et les parfums de bière disent la ville proche, si proche : mais écrire ici ? Oui, c’est plus qu’une idée, une tentation, une possibilité politique. Un désir de déchirure qui serait de jonction. Une manière de planter là l’année et d’ouvrir d’autres routes, qui éloignent, qui approchent. Dans le jeu ouvert des contradictions, être celui qui tiendrait de la mer, la reliure ; et de la terre : la promesse.
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l’illusion comique [Avignon #5 et fin]
vendredi 27 juillet 2018
Avignon, on dépose le bilan [2].
« À l’heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgités » (Artaud), on pourrait bien sûr parler des spectacles puissants et ravageurs, ceux qui proposent autre chose que des spectacles, mais des expériences ; on pourrait parler des spectacles aussi : ceux qui bavardent la langue ou racontent l’édifiant récit du monde dans ses propres termes (« l’œuvre comme image du monde, de toute façon quelle idée fade » (Deleuze)) ; on pourrait s’en tenir aux grandes lignes, celles qui dessinent une sorte de carte entre les identités du genre (qui font genre), le souci des communs qui ferait politique (sans qu’on sache vraiment laquelle) ; on pourrait s’en tenir aux critiques, et en faire : après tout, c’est notre « rôle », on le joue comme notre vie même : on parlerait des spectacles sons et lumières de la Cour d’Honneur qui rivalisent avec ceux du Puy du Fou, sans la folie, et sans la profondeur d’un puits ; on parlerait de la revendication tragique – qui était l’autre thème de l’année –, et on aurait beau dire que le tragique n’est pas la tragédie, ni la fatalité mimée par grands gestes : que le tragique serait plutôt ce face à quoi la lutte prend corps – « Moi qui n’aime rien tant / Que l’insatisfaction devant ce qu’on peut changer / Rien ne m’est plus haïssable / Que la colère devant l’immuable. » (Brecht) ; que la colère ne peut se tenir digne que devant ce qu’on peut changer, et qu’en dehors, il n’y a que la consternation, et le dos tourné vers d’autres vies à conquérir.
On pourrait parler longtemps des conquêtes et des vies de moins. On marche dans Avignon en évitant les balles perdues et les spectacles peu désirables. On se demande comme chaque année si on reviendra.
On regarde alors les informations, nous qui vivons à contre-jour, pour prendre des nouvelles du monde, et le monde vieux nous renvoie à sa sénilité.
Ainsi un homme a joué le rôle de policier pour tabasser un autre, et l’État vacille pour l’usurpation du rôle, non pour le tabassage. Les mêmes gestes assénés au même homme, mais par quelqu’un qui aurait été dans « son rôle », et c’était la loi qui s’appliquait avec fermeté et humanité. Oui, le théâtre du monde s’accomplit sans grâce, les acteurs jouent sans effort, les souffleurs sont visibles depuis les poulaillers. La vis comica est le moteur de l’Histoire : les ficelles sont des cordes dont on doit taire le nom par superstition. Plus on perçoit les coulisses, plus la scène apparaît pour ce qu’elle est : une scène, où ceux qui la peuplent « disent le texte comme un enfant récitant une leçon avec une forte envie de pisser, qui va très vite en se balançant d’une jambe sur l’autre » (Koltès) : voilà.
Nous sommes gouvernés par les pires comédiens de notre époque, et pourtant comme ils sont nombreux ceux qui rivalisent avec eux. Nous autres, nous allons au théâtre pour une seule raison : sortir quand le spectacle s’achève. Non partager la commune appartenance d’un temps hors-temps, mais pour faire face à notre présent. Ecrire, ensuite, traverser l’expérience et arracher en elle des raisons de ne pas mourir. Elles manquent parfois. Parfois, elles soulèvent. Souvent, elles désarment. On regarde de nouveau les informations en temps réel. Les acteurs qui s’ébrouent sont nos représentants. La représentation est tristement l’image du monde : navrante, arrogante, et sans joie.
On reviendra peut-être l’année prochaine prendre le pouls du monde et le nôtre : s’il bat encore, on l’espère avec plus d’art que le vrai faux policier, on écrira encore, rageusement, simplement, avec le seul désir de traverser la vis comica de l’époque, et d’en arracher les expériences qui font vivre.
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derniers jours des derniers jours [Avignon #4]
mardi 24 juillet 2018
Au théâtre s’accuse leur goût pour le lointain. La salle est longue, la scène profonde. Les images, les formes des personnages y apparaissent, grâce à un jeu de glaces (les acteurs jouent dans une autre salle), y apparaissent plus réels que s’ils étaient présents, plus concentrés, épurés, définitifs, défaits de ce halo que donne toujours la présence réelle face à face. Des paroles, venues du plafond, sont prononcées en leur nom. L’impression de fatalité, sans l’ombre de pathos, est extraordinaire.
Henri Michaux, Ailleurs, 1948
De là où je suis, on ne voit rien ; ou quelques formes qui en bas dansent la danse destinés à ceux qui ne voient rien : je ne manque aucun geste fantôme : ils sont pour moi. Je les reçois, de là où je suis, dans l’invisible. C’est une pure image du monde, de ces derniers jours ici : être à distance de ce qu’on ne perçoit que dans la distance, être la distance même des choses et en être affecté au plus près, dans le lointain. Refuser la fusion dans laquelle on s’abime, désirer plutôt ce point exact où la distance permet de voir l’approche.
Je suis là, et la danse de ce jour brûle ; je regarde longuement après la fin les traces de la brûlure, dans la solitude.
Feu à volonté : Avignon aura été cette longue tranchée des jours d’un spectacle à l’autre – écrire les spectacles, leur brûlure, d’un soir au matin, c’est habité un autre temps, celui de la fatigue, celui de l’ivresse, celui des nuits blanches dans la chaleur et les moustiques, celui qui ne possède que le nom qu’on va écrire. Trois spectacles par jour, trois longues plongées à chaque fois dans le désir de la brûlure : qui n’arrive pas, jamais vraiment. Quand on réclame la beauté ravageuse et indiscutable, on sait bien qu’on est sûr de discuter, et de croiser seulement des ombres. Dans Avignon défait, les feux sont des incendies de broussailles. Ou de circulation : ils laissent passer seulement quand tout est sans danger. Peut-être faut-il pour cela rester au milieu de la route, et attendre ; mais rien ne passe que des ombres.
Tout près de l’endroit où le soir il fallait rentrer, dormir, rêver peut-être, on bâtit une route. C’est une autre image de ce monde, de ces jours : les routes qu’on lève sur les routes déjà creusées. Peut-être qu’on ne fait que cela : fabriquer des routes sur des routes, en espérant changer les directions. Les hommes qui bâtissent ces routes, savent-ils qu’elles conduisent là ils l’avaient prévu ? On pourrait croire que les routes dévieront d’elles-mêmes ; qu’écrire est allié dans cette ruse.
Avignon, derniers jours insensés. Des dizaines de spectacles, des nuits, des jours parfois ; des errements. Beaucoup de désœuvrement. Et malgré tout, revenir l’année prochaine.
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comme un oui vengeur [Avignon #3]
dimanche 15 juillet 2018
Il faudrait sans doute en finir – par exemple et pour commencer avec les sens uniques, et tout ce que le sens peut unifier, avec les panneaux à l’entrée des villes interdites, et avec les villes, leurs Palais et leurs Papes : et garder quelques murs pour la seule raison qu’on pourrait avoir besoin d’eux quand il s’agira de les faire tomber ?
Il faudrait sur un coup de tête essayer de trouver comment faire de ce monde quelque chose de possible : on accumule les critiques (le mot ment : c’est davantage des contre-propositions qui délirent la vie seule possible), on arrache dans la nuit les mots qui diraient le jour, on avale lentement les couleuvres, on n’a pas renoncé pourtant, on n’a pas renoncé.
Il faudrait des combats plus féroces que Batman contre Robespierre. Et il faudrait, sur tout cela, l’allure du garçon qui passe entre les passants et les mailles du filet, le regard posé devant lui comme un oui fatigué et vengeur qui porterait du non la tranquille douceur, l’intraitable terreur : il faudrait la vengeance et ne plus débattre que des formes de vie à jeter sur nous.




















































