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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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qu’on en finisse avec l’année
jeudi 28 décembre 2017
Inventez, sinon des mots, des phrases qui coupent au lieu de lier. Jean Genet, Les Nègres
Beach House, « New Year » (Bloom, 2012)
Il faudrait un grand trou — non, finalement : pas un si grand trou —, et s’y mettre à plusieurs, pousser avec ceux qui n’ont pas peur du vide et qui enragent, pousser lentement, férocement, sûrement, et précipiter l’année qui est passée sur nous comme une maladie, une faute d’orthographe, une insulte encore. Il faudrait cela, et ensuite, se retourner, en se frottant les mains sur le pantalon, et en crachant sur le sol.
La haine du bilan est aussi grande que le désir de ne rien oublier. On passe ; on n’oublie rien, on passe quand même parce que la haine du bilan surpasse tout, et d’autres désirs. Comme regarder longuement tout à l’heure le vent balayer la mer par rafales, sur Pointe Rouge : quelle leçon politique. Ça déferlait, ça emportait, ça ne faiblissait jamais : et sur les fracas des vagues, des surfs allaient et venaient lentement en équilibre sur le désastre qui venait toujours bien assez tôt tout engloutir.
Au pouvoir désormais, partout, les intérêts des plus forts qui portent le masque de la conciliation — et son livre Révolution, pour mieux conserver tout — ; tout est au renversement, au masque qui n’a plus besoin de masque : tout le pouvoir aux cyniques, aux types qui n’ont même pas de perruques, mais des faux cheveux pour de vrai (d’un côté de l’Atlantique), ou à ceux qui disent tout et son contraire en même temps (de l’autre côté). Le vrai est un moment du faux ? Et en même temps, c’est vrai, mais ce pourrait être faux. Il faut d’autant plus s’armer de vérités plus âpres pour lutter pied à pied contre ce monde-ci, qui est partout.
Dans le grand bavardage du siècle qui tient lieu de monnaie de change à ceux qui prétendent que la démocratie règne, les indignations permanentes lèvent d’autres masques, qui empêchent de voir les visages — on s’indigne pour ne pas lutter, encore et encore ; et on s’indigne de ceux qui s’indignent ; et moi-même, ici, remets une pièce dans la machine peut-être ? Au moins, ces pages ont cela pour elles qu’elles sont secrètes, publiques mais personne ne les lit : battent le contretemps de ce temps, et tant pis pour le temps, et tant pis pour moi aussi.
Qu’on en finisse, décidément. Lire Genet lave de ce monde, de ce siècle, avec des salissures qui sont des remèdes, des poisons — mais au moins dans le théâtre qu’il lève, le faux est-il tenu pour lui-même, son rituel de simulacre dressé pour lui-même : et la vérité est dans l’action. Je lis Genet pour me laver, oui, et j’en sors plein de fièvre.
L’année se termine en agonisant : que la terre lui soit légère.
Avec la poussière qu’on emporte sous les ongles, on finira bien, peut-être, avec terreur et joie par commencer d’autres mondes qui en vaudraient la peine, oui.
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contredire le soleil du solstice
dimanche 24 décembre 2017
La végétation ne connaît pas de contradiction. Il vient des nuages pour contredire le soleil du solstice. Aucune tempête n’empêche l’arbre, à son heure, de devenir vert. Gaston Bachelard, L’Air et les Songes
Björk, Solstice (« Biophilia », 2011)
C’était il y a trois jours, le solstice, mais non : le soleil se couche plus tard depuis le treize ; mais non : les jours ne commencent à s’allonger que depuis deux jours – alors dans la grande horlogerie du temps et des saisons qui ramène la vie à ce qu’elle est (ce chaos terrible des recommencements) plutôt qu’à la ligne droite vers la fatalité, on est face à quoi on est depuis le début : le désarroi, et le désir.
Le vingt-et-un décembre à dix-sept heures vingt-sept et cinquante-huit secondes, le solstice d’hiver tombe sur nous comme la nuit sur le jour, ou est-ce l’inverse. Nous entrons dans l’hiver astronomique (ceux qui savent, mais ne nous disent rien, savent que l’hiver météolorologique est déjà parmi nous depuis le premier décembre). La terre est alors inclinée le plus loin du soleil — prête à basculer ; le soleil est si bas qu’il pourrait mordre ; il se lève presque au sud, se couche presque au sud aussi. Et tout recommence.
Dans la folie de ces jours atroces, la mathématique précise des étoiles rassure et console : chaque jour, nous gagnons quelques secondes de jour : être là pour les voir. Mais quand ? J’apprends — décidément, ceux qui savent possèdent leur secret qu’il faut percer — qu’il y a plusieurs crépuscules. Un crépuscule civil [1], un crépuscule nautique [2], un crépuscule astronomique [3]. Il en va du soir comme de nos vies : choses incertaines et mouvantes dans la mouvance incertaine des choses.
Je lis cette phrase, écrite par les savants qui savent les secrets des jours :
« Pendant des milliers d’années, l’homme s’est appuyé sur la durée du jour pour partager le temps. Mais, depuis que les atomes battent la mesure, il faut surveiller de près le décompte des secondes pour ne jamais voir le Soleil se lever à minuit. »
Ceux qui possèdent le secret de la nuit n’ont pas les mêmes scrupules, qui battent la mesure de l’épuisement pour lutter contre elle.
Si on achève l’année épuisé, c’est parce qu’on croit qu’elle est un bloc d’énergie qui commence en janvier et se termine en décembre. Il faudrait plutôt croire en l’histoire des secondes et des courbes battues dans la relativité des vents solaires.
Il faudrait aussi se servir du miracle du jour qui sur la pointe la plus resserrée du temps se met soudain à grandir pour tirer leçon contre le monde : s’appuyer de toutes nos forces contre les secondes arrachées à la nuit comme on précipiterait les lâchetés du réel dans un grand trou noir, qu’on enjamberait en hurlant.
La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.
Pascal Quignard, Abîmes, 2002 -
apprendre à dire malesh
lundi 18 décembre 2017
Fairouz, Al quds (Jerusalem)
C’est un mot que j’aurais entendu plusieurs fois à Beyrouth, sans le comprendre — et au moment de partir, je pose la question : malesh, c’est difficile à traduire. On pourrait penser que c’est une manière de dire peu importe, ou ce n’est pas grave. Mais c’est le contraire de l’indifférence : c’est le mot qui dit aussi ne te laisse pas abattre, demain, tu verras, cela ira mieux, ne t’en fais pas : il y aura des jours meilleurs, oui. Tout cela qui n’est pas le haussement d’épaules devant la fatalité, plutôt comme on se relève après être tombé. Malesh
Je ne sais pas : c’est ce que j’ai compris.
De retour à Marseille, le temps a repris, les arbres sans feuilles, et dans les journaux, les mêmes abjections commises en notre nom. Je lis ce matin l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui, après avoir franchi les mers, trouvent la mort dans les montagnes. Des corps qu’on retrouvera peut-être dans quelques mois, après la fonte des neiges, ou dans dix siècles ? Je lis cela et ne comprends évidemment rien à ce monde : ou le comprends assez bien, peut-être, pour le suivre, dans sa folie impensable.
Chaque matin aussi, je lis désormais plusieurs pages d’un quotidien beyrouthien proche du mouvement du 14-mars. Et quelques pages du Devoir de Montréal. Une sorte d’hygiène de lire le présent ailleurs. D’être maintenu dans le fil du temps par ces pages qui nomment où nous sommes, et quand : et c’est souvent tant pis pour moi.
Reste, en regardant le ciel, à tâcher aussi — dans le même mouvement —, le soir, de s’arracher à ces présents qui empèsent : et à la nuit, ensuite, d’écrire le contre-récit de ces matins, de ces temps insupportables, fabriquer des vies qui feraient contrepoids, minusculement, à la bêtise de tout cela.
La fin de l’année est partout — alors qu’on la précipite dans n’importe quel abîme, oui. Et si on s’abime en retour les mains un peu à le faire : malesh.
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de ce qui est inéluctable
samedi 2 décembre 2017
Je ne voudrais pas rater ce livre si intimement impersonnel. Blaise Cendrars,
correspondance à Jacques-Henry Lévesque,
lettre de 1945The Troublemaker, Get Misunderstood
la voix de Jean-Pierre Léaud,
Personne ne sait ce qui se passe aujourd’hui parce que personne ne veut qu’il se passe quelque chose, en réalité on ne sait jamais ce qu’il se passe on sait seulement ce que l’on veut qu’il se passe, et c’est comme ça que les choses arrivent. En 17 Lénine et ses camarades ne disaient pas : « Nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. » Ils disaient « Toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable ! » Ils ont fait la révolution qui n’aurait jamais eu lieu, s’ils ne l’avaient pas faite et qu’ils n’avaient pas faite s’ils n’avaient pas pensé qu’elle était inéluctable uniquement parce qu’ils le voulaient. À chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde, ça a toujours été pour le pire. Voilà pourquoi personne ne bouge, personne n’ose provoquer l’avenir ! Faudrait être fou pour provoquer l’avenir. Faudrait être fou pour risquer de provoquer un nouveau 19 un nouveau 14 ou un nouveau 37
La voix du journaliste qui relance, machinalement, qui n’écoute pas, qui ne comprend rien,
Alors, il ne se passera jamais plus rien ?
La voix de Jean-Pierre Léaud qui fraie un passage dans l’histoire de la folie, qui lâche, bientôt recouverte par la musique et les souvenirs,
Si, parce qu’il y aura toujours des fous et des cons pour les suivre et des sages pour ne rien faire...
C’est dans Liberté, la nuit, Philippe Garrel, en 1983, je pleurais beaucoup cette année-là, je m’en souviens (je ne m’en souviens pas, je venais de naître).
Littré dit (qui ne se trompe jamais) que le mot inéluctable, que je pensais archaïque, est un néologisme : contre quoi on ne peut lutter. Il faut songer au complot des mots et de ses hasards : l’inéluctable de nos jours, c’est la lutte qui se prépare, qui est déjà là, qui va elle-même lutter contre elle-même, à l’intérieur d’elle-même, au sein de ceux qui vont évidemment penser que ce serait si fâcheux d’en venir là, voyons, soyons raisonnable, les choses ne vont pas si mal, il y a bien pire, venez, nous allons monter une commission pour en parler.
Inéluctable est la fin du jour et la neige sur décembre, la pluie tombée avant la nuit. Être dans l’air du temps, c’est se vouer à un destin de feuilles mortes, dit le politicien véreux qui savait si bien être de l’air du temps, malgré le bruit et l’odeur. Dans l’air du temps traîne une odeur de rage, et un bruit de colère qu’on retient entre les dents contre ce monde qui s’écroule et qui dans sa chute s’écrase sur tous.
Je lis Cendrars. La naissance de son nom dans les cendres d’une femme brûlée dans ses draps ; la ferme de Navarin, le bras mitraillé dans l’assaut et arraché par le camarade ; le mauvais double ; la férocité de vivre malgré tout : et dans le malgré tout des férocités, les méchancetés qu’on n’oublie pas, qui sont dans l’écriture comme le revers de la tendresse, son relief.
Trois fois je prends l’image devant moi hier dans le soir qui n’est que l’après-midi : trois fois la lumière tombée n’est pas la même : trois fois, alors qu’elle décline, elle semble plus vive encore, plus féroce et terrible.
Je lis Cendrars dans ces jours inéluctables, et tout à l’heure, pendant que la neige tombait et que je la regardais comme pour la première fois (c’est l’émerveillement de la neige, qu’on moque bien trop souvent : on la regarde toujours comme pour la première fois), je pense aux terreurs des vies passées : dans la voiture, l’autre jour, j’y pensais avec terreur, mais plus maintenant. Maintenant, je pense aux terreurs des vies passées comme autant d’alliés dans inéluctable de nos jours.
La neige n’était que de la pluie glacée, inéluctablement fondue à peine le sol touché.
Il avait raison, Littré : inéluctable est un mot neuf, pas encore vraiment servi. Il faudra bien s’en saisir et l’user férocement, avec terreur et tendresse contre ce monde-ci, pour d’autres jours, d’autres nuits de neiges fraiches.
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modernité de la pourriture
jeudi 23 novembre 2017
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !...
Rimb. Bob Dylan, Thunder in The Mountain (« Modern Times », 2006)
J’apprends qu’en allemand, modern ne dit pas seulement la modernité, mais qu’il est le verbe moisir, pourrir. C’est peut-être une juste trajectoire.
Oui, je sais bien qu’il faut, de toutes nos fibres, accepter le temps présent dans tout ce qu’il est, ou en tous cas le recevoir, tâcher de le comprendre et de plier sur lui, plutôt que d’y renoncer, de voir derrière nous la nuit tombée, les chants perdus dans le soir des siècles, l’arbre du bien et du mal foudroyé et sur le point de tomber : je sais bien que là seul est ce qui importe, ce qui au-devant de soi s’enfonce dans le jour.
Mais dans la sinistre époque où nous sommes, aller, cela veut surtout dire aller sur la pourriture grandissante de l’époque où nous sommes : cela veut surtout dire aller dans la moisissure triomphante.
Les nouvelles à la radio, les insultes chaque jour qu’on reçoit, en nous et dans cette part de ce qui nous fonde, le mépris, l’indifférence crasse des gouvernants, la stérilité des mouvements en réponse, le renoncement, les reflux partout des parts pourtant vives de nos jours : bien sûr, tout cela tisse l’époque, et pourrait tellement nous amener à d’autres renoncements, plus définitifs.
Finalement, le risque est partout — accepter la pourriture et être une part d’elle, sa part complice ; refuser la pourriture et renoncer au présent. Dans l’aporie, la mer étale est une réponse : les vagues au milieu de la mer viennent encore, luttent contre le mouvement de masse qui les emporte et qu’elles emportent avec elles.
Sinistre époque, décidément. Dans l’église Saint-Ferréol près d’ici, des dizaines d’enfants migrants ont trouvé refuge : envoyés à Marseille par la logique irrationnelle de la bureaucratie, ils vivaient dehors avant de trouver refuge dans une église. Aujourd’hui, on les menace d’expulsion : pour où ? Tout ce monde aboutit à ces luttes, à ces rages.
Et toutes ces semaines, des histoires comme celles-ci, il y en a dix, cent. On dit que la parole se libère aussi : mais c’est aussi pour mieux la reléguer à l’état de parole, s’en tenir quitte, et empêcher ces paroles d’être des actions, et des armes. Il faudrait que les paroles soient des armes contre la pourriture, contre l’époque, sa sinistre marche forcée vers le sinistre.
Ce serait une réponse, et une action : la rage ; est-ce qu’il existe autre chose désormais, que ce sentiment nu et terrible, muet, désespérément hostile ? Je ne pense pas. Je lis Cendrars ces derniers jours, et cela n’a rien à voir – quoique. Et j’écoute la rumeur du monde aussi, et je regarde la mer. Et ce mot de rage partout fait écume comme une vérité avant de plonger quelque part dans les profondeurs pour fermenter.
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silhouettes creusées à la surface de soi
lundi 6 novembre 2017
Pour moi cette silhouette blanche environnée de la paix de la côte et de la mer semblait dressée au cœur d’une vaste énigme. Le crépuscule déclinait rapidement dans le ciel au-dessus de sa tête, la bande de sable à ses pieds avait déjà sombré dans la nuit, et lui-même ne paraissait pas plus grand qu’un enfant — puis il ne fut plus qu’un point, un minuscule point blanc, qui semblait concentrer toute la lumière qui restait dans un monde enténébré... Et puis, soudain, je ne le vis plus...
Joseph Conrad, Lord Jim Jessie Reyez, « Figures » (Kiddo, 2017)
Ce mur, je passe devant chaque soir de chaque jour, mais je n’avais jamais vu la silhouette qu’on devine en lui, et qui s’avance vers moi. Avec le soir, l’ombre des corps s’allonge plus rapidement, plus nettement ces jours. La nuit est comme la marée à l’ouest : au galop, jetée sur nos pas, prête à mordre si on se retournait, prête à nous emporter. Des silhouettes sur le mur, je voudrais savoir la peau, et m’y cacher. Il y a toujours, sur les murs de chaque ville, notre silhouette frère qui, sur la paroi d’un des angles que fait la ville quand elle se retire, la nuit, nous appelle, vient pour nous prendre. Ma silhouette est celle-ci : je le sais, je le sais de tout mon corps. La preuve, je la vois ce soir comme dans mon miroir.
Aucun hasard, jamais, nulle part. La semaine passée, je la traverse entre les relectures des épreuves ultimes la nuit, et le travail à l’université le jour. La nuit toujours l’emporte sur le jour : sa fatigue. Ce matin, au lever, tout était fini : et la fatigue seule restait. J’ai adressé les épreuves, et cette fois, oui, c’est fini. Sept ans s’achèvent peut-être — mais j’ai cru si souvent que tout se finissait, même quand tout ne faisait que commencer. Je sais bien que tout ne fait toujours que commencer, mais ce matin, en regardant la mer dans le vent terrible, j’ai pensé que tout avait fini, de cette vie que j’aurai lue et écrite, et suivie, chaque ligne. Je sais bien qu’il aurait fallu écrire toute autre chose, que l’essentiel est ailleurs, dans les villes perdues et les lacs engloutis, ou dans les textes, dans les mots que le théâtre osera porter encore, et dans les récits inachevés. Je sais tout cela. Mais ce matin, j’ai regardé la mer avec cette pensée, que j’adresse ce soir à la silhouette creusée dans le mur tout près d’ici.
Toute la journée ensuite, je l’ai passé avec les aigles — les Balbuzards d’Estonie. Traverser les notes amassées jusque là, seulement tâcher d’aller au plus près de ma silhouette, celle du du désir et de la perte, de l’enfoncée dans les forces éteintes, réanimées.
Et tout le soir, relire.
Et toute cette nuit à venir, je ne sais pas. Rêver peut-être.
Puisque tout est clôt en arrière, que les épreuves sont derrière moi, aller au-devant d’autres silhouettes évidemment, avec le désir cette fois d’avancer au plus vite vers leur ombre. Les vies imaginaires de Rimbaud sont à l’aube, à renouer avec leurs forces et leurs terreurs, les rages terribles qui les peuplent, qui sont sur les silhouettes, et qui fondent sur moi comme un aigle. Je veux bien être la proie encore. Je serai la proie, encore.
Dans l’or du soir tombé, c’était la pensée : être la proie des silhouettes de nouveau, s’anéantir en elles, encore.
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du jour des morts et de la nuit des vivants
mercredi 1er novembre 2017
Nous allâmes ainsi jusqu’à la lumière / en causant de choses qu’il est beau de taire, / comme il était beau d’en parler alors.
Dante, La Divine Comédie
Éric Miller, Dreaming with the Dead, (Dia de Los Muertos, 2014)
Un peu avant midi, le type sonne : j’ouvre : je m’appelle P***, et en ce jour des morts, je voudrais vous parler de la résurrection de la chair.
Avec le changement d’heure, je vois désormais la nuit tomber sous mes yeux : entre vendredi et mardi, cette heure perdue a fait basculer le jour – dix-sept heures trente, mon heure pour sortir, voir le ciel et la mer, et c’est l’heure où désormais tout s’efface. Ça a commencé, la fin.
Le vent, dimanche, et lundi : rien ; et ce matin, rien. Désormais, ce qui est étrange, c’est l’absence de vent. Le vent est l’état naturel du jour pour moi, désormais. Désormais, c’est le mot de ces jours, avec celui de vent et d’arbres, et de nuit.
Lecture de Dante ces derniers jours, pourquoi ? J’avance dans les Enfers, lentement – et je traverse le Purgatoire, j’y reste longtemps : le Purgatoire est de l’espace, du temps devenu de l’espace, je relis plusieurs fois les images, les soupirs, les durées, je m’y confonds.
La fatigue : la nuit de mardi à mercredi, travailler jusqu’à deux heures, se lever à cinq - et toute la journée la passer comme devant soi, ou autour de soi les silhouettes qui s’agitent, et le corps en suspension, et les rêves entre soi et le monde. Des nuits blanches de mes vingt-deux ans, je me souviens leur pesanteur et leur légèreté, la brume, la joie ivre et lente – j’ai traversé tout le jour comme on marche sur le point de tomber et qu’on ne tombe pas.
Jour des morts, nuits pour les vivants, pensais-je, au réveil, et qu’il faisait encore sombre dans l’aube et dans l’époque. Et immédiatement je songeais aux cadavres qu’on s’apprêtait à déterrer au Mexique et à l’alcool répandu sur la terre des cimetières, aux chants de joie, aux lacs au bord desquels il faudrait être enterré pour ne jamais mourir que vivant.
Une métaphore de la mort ? Je me fous de la mort. Comment peut-on faire la métaphore de ce qui est la négation de tout ?
B.-M. Koltès
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prendre le chemin perdu dans la forêt des signes
mardi 24 octobre 2017
Nous sommes deux abîmes face à face – un puits contemplant le Ciel. Pessoa
Cette image du chemin de fer dans la forêt qui me poursuit – l’image, et non pas le chemin de fer, même si dans le rêve, un train lancé lentement venait me rejoindre, et me traverser, sans douleur –, comment la comprendre autrement que comme un signe, jeté en désespoir de cause ?
Lire Pessoa ce soir, pour arrêter les pensées, accable : aucune phrase n’est juste, ce soir. Je lis Pessoa toujours comme un oracle : le livre ouvert aux hasards à chercher des réponses. Ce soir, chacune tombe dans l’impuissance, la contemplation oisive, l’acceptation du nul. Je comprends la rage de Ne. à sa lecture, une rage froide et définitive qui m’avait impressionné et que je ne comprenais pas : une rage d’être à chaque instant en travers de la phrase : combien je la ressens.
Alors, plonger dans Marx, stylo en main, est un travail qui rend la peine digne de prendre sa part : chaque paragraphe exige en moi tant, mais quand je le gravis, j’aperçois le paysage autrement, de l’autre côté, et tout change, encore, et encore. Et tout recommence, et la pierre de nouveau exige qu’on la gravisse.
Dans ces jours, impression d’un entre-deux : une mince parenthèse avant que tout s’accélère : se saisir des moindres respirations pour avancer dans les lectures, les projets, les pages à remplir contre l’ordre du temps réel qui conspirent à dresser devant soi les tâches incompréhensibles de la vie sociale. D’ailleurs, je triche : ce soir, j’aurais dû remplir ces papiers, au lieu d’être en rage contre Pessoa, et de gravir Marx.
Cette image du chemin de fer dans la forêt, encore et encore. J’ai laissé mes villes qui n’existent pas au pied de Babel : il faudra bien reprendre, mais c’est un monument et je suis à mains nues. Tant pis : je ne ferai que prendre sa poussière que j’emporterai avec moi. Il y a mes vies de Rimbaud, celles de Saint-Just : se croiseraient-elles ? Il y a tout cela qui est sur la table de travail, et la vie qui manque tant pour qu’on l’épuise.
Et il y a, où que je regarde, dans la nuit ou le jour, le rêve ou les complots que le midi on fait contre l’ordre précis du chaos, cette image d’un chemin de fer perdu dans la forêt.
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d’une semaine l’autre : trains, correspondances et autres départs
lundi 16 octobre 2017
Il fallait à Persée pour poursuivre les monstres une capuche de nuages. Cette capuche nous nous la sommes tirée sur les yeux et les oreilles, pour pouvoir faire comme si les monstres n’existaient pas.
[/Karl Marx, « Préface à la première édition allemande », dans Le Capital./]
The Clash, « Train In Vain » (The London Calling, 1979)
D’une semaine l’autre, rien qu’un passage qui voudrait seulement trouver les endroits de passage plus denses et rapides, ceux qui conduisent d’ici à là-bas – le dimanche, on monte aux collines chercher dans le surplomb des réalités non ce qui éloigne, mais au contraire : ce qui permet de voir la situation des choses, l’approche de l’époque depuis l’endroit où on s’en dégage. D’ici, on voit les mouvements plus amples des êtres et de la terre, la mer qui voudrait s’enfoncer dans la ville, qui échoue par vagues et recommence. D’ici, on voit les lâchetés aussi : dimanche dernier, des crimes qu’on commet au nom de ce qui n’a pas de nom : semaine qui s’était terminée dans les trains où elle recommencera et s’achèvera encore. Gare, comme une clé, comme une porte sur le secret des jours : emporter d’ici jusque là-bas la force d’aller encore, de là, à plus loin s’il le faut – en soi surtout : du train de Marseille à Paris d’abord : regard vers le ciel, Saint-Charles à l’endroit précis où Saint-Charles lance vers la ville ses propres regards pour mesurer ce qui excède toute mesure : on est ici où s’arrête le regard sur la lâcheté et l’abjection des crimes qui massacrent ces jours, et dont on tourne le dos – on prend un train, un autre, ou est-ce lui qui nous prend.
Le vendredi, Paris : Nanterre. Géométrie précise et folle des universités : des escaliers qui descendent ou montent, des panneaux qui affichent des heures, des noms, des salles, des bancs vides. Des couloirs vides surtout, et de la lumière sales qui tombent d’étranges lampes disposées sans logique au plafond jusqu’au sol. On imagine que ces couloirs ont été pensés par certains selon l’agencement le plus simple et efficace : organiser les déplacements, les circulations. Et pourtant, face à ces couloirs, on a toujours le sentiment du hasard, du désœuvrement. L’après-midi, dans le New York de 1982, parler - et lui trouver des raisons et des fins, des origines aberrantes aussi plutôt que des causes : ce sera Strasbourg, ce sera Paris aussi, ce sera l’écriture aussi. Parler de Bernard-Marie Koltès prend de plus en plus pour moi le chemin de routes qui s’enfoncent, de villes : il faudrait pouvoir parler d’écriture et de théâtre en faisant la description des villes dans lesquelles l’écriture et le théâtre se sont inventé : des villes, des corps qui peuplaient l’époque de ces villes et s’y affronter, se jeter les uns sur les autres pour pouvoir résister aux villes, à l’époque. Parler quelques heures à en perdre la voix : le soir, au théâtre, la Loge sera le moment de se taire, et de puiser d’autres forces, et rentrer aux Batignolles tard encore : saluer la rue de Bizerte comme toujours, et Verlaine, et d’autres fantômes assis à des bancs qui n’existent plus depuis mille et un ans.
Retour à Marseille : retour aux collines le dimanche. Et le mardi, les théâtres qui sont d’autres départs, d’autres secrets sur d’autres portes ouvertes, parfois fermées à double tour et dont la clé est dans la gueule de chiens errants. Géométrie noire des théâtres dans nos villes : face aux hôtels, face aux docks sans docks transformés en centre commercial, les théâtres sont d’étranges lumières. Ce soir, c’est le poème de Georg Trakl tel que Claude Régy le lira, dans le corps de l’acteur au lointain irradiant de noirceur, de terribles tensions sur l’arc d’une note perdue qu’il s’efforcera de rejoindre, ou de traverser : on est au milieu de la ville et de ces jours en quête d’étranges alliés. Par exemple, cette beauté sans exemple, sans leçon, sans générosité : mais féroce et puissante, mais secrète, oui, mais latente qui exige tout de soi, ou qui ne se délivre pas. Face à cette heure de traversée dans le noir quasi, où entendre les mots inouïs qui ne relèvent d’aucune époque, on est armé pourtant : je m’arme, moi, d’antidotes pour des poisons à venir, peut-être déjà là. D’aucune leçon, non, ce théâtre : et pourtant, face aux laideurs banales des jours, est-ce qu’on n’a pas tant besoin de son envers, et de ce qui n’a aucun compte à rendre avec rien ? Cette phrase arrachée en passant dans la soirée : et le pain devint de la pierre. Changer le pain en pierre : oui ; renverser le sortilège du dieu mort, et marcher sur ces pierres pour en faire des routes, oui.
Mercredi : l’université à Aix est creusée de couloirs en chantiers, à ciel ouvert parfois. Par exemple : la bibliothèque, qu’on transforme en théâtre. On voit à travers les fenêtres défoncées le ciel passer et s’ouvrir encore et encore. Je passe toujours devant le chantier à l’arrêt : peut-être ne travaillent-ils que la nuit, ou seulement quand je suis loin ; les machines, je les aurais toujours vues à l’arrêt. C’est une juste image du réel en chantier lui aussi, mais toujours quand on a le dos tourné. Face à nous, la fabrique des jours est suspendue à des décisions qui relèvent d’ailleurs. On avance dans la boue écrasée par des engins en pause. Et on mesure, d’un jour sur l’autre, l’avancée de travaux invisibles : le ciel qui s’engouffre dans les bâtiments avant d’y être pour toujours repoussé.
Jeudi : train encore : route vers Montpellier, voir le jour s’effondrer dehors minute après minute, et gare après gare. Marseille Saint-Charles, Aix Centre, Aix TGV, Avignon TGV, Aix-Centre, Nîmes, Montpellier Saint-Roch enfin. Ce sont toujours les mêmes gares de province : verrières voûtées, pures lignes de fuite qui sont aussi sans horizon. On passe, dans ces lieux on ne fait que passer : je lirai les textes du jeune Marx dans ce passage, essayant de conjuguer les mots et les pensées, essayant de ne pas manquer mes correspondances, de savoir où je me trouve, et où je vais. Ce n’est pas facile.
Et si je m’arrêtais dans cette gare, que je m’asseyais sur ce banc, je serais perdu à tout jamais, ma correspondance manquée, mes jours filés entre les doigts, entre les nuits ?
Jour tombé quelque part ici, couleur qui est la même ailleurs ? Les types qui m’entourent semblent prendre ce train tous les jours, se connaissent, se reconnaissent : balancement des jours et des nuits toute une vie qui prendrait la navette Nîmes Montpellier – ça finirait par faire un destin, ou une fatigue ? Plus sûrement une fatigue qu’un destin : je ne suis pas fatigué ce soir, je lis Marx avec d’autant plus de vertige que le soir tombe lentement sur nous, dans ces trains qui sont les mêmes, et les jours qui basculent.
Il faudrait écrire ces jours pendant la nuit qui tombe ; avec Marx, je pense à Babel, je pense aux textes à écrire, aux jours contre lesquels il faudrait savoir mieux résister, aux nuits pendant lesquels les complots nous tiennent debout et vivants. Je passe entre la nuit comme sous la pluie ; et dans l’insomnie des gares, je pense aux textes que je n’écrirai pas pour mieux regarder la nuit noircir et s’éteindre davantage.
Montpellier enfin : dans cette ville où je vais par hasard bizarrement une fois par an, mais un seul jour : je ne vois que les mêmes rues, les mêmes hôtels (je m’étonnerai de voir que le wifi de l’hôtel me reconnaît : j’étais donc déjà venu ? Mais je ne reconnais pas l’hôtel : dans quelle vie avais-je passé une nuit ici ?)
Place de la Comédie, j’écrirai les jours et les nuits passés, une fiction impossible qui ne deviendra qu’un rêve : ou un rêve qui ne sera qu’une fiction, celle qui voudrait dire les jours et les nuits, par exemple cette nuit qui autour de moi est partout.
Vendredi soir : retour de Montpellier ; journée derrière soi, d’échanges denses qui disent autant les chemins à prendre que les routes à refuser, les pensées vives et mortes qui se succèdent en soi – pensées mortes qui sont peut-être aussi décisives que les autres. Soleil de nouveau tombé : face à moi, dos au sens de la marche. C’est une image juste. Lire Marx encore, avec cette image : armé de cette image.
Et dimanche sera de nouveau ce surplomb : Marseille vue d’ici. Surtout, d’ici, reprendre des forces. Regarder d’ici les équilibres des jours et des nuits à venir. Et surtout, puiser dans ce qui n’est pas dans l’image la joie de s’arracher à l’époque pour mieux la voir, tenir la distance, ne pas lui appartenir : relever d’autres appartenances. La fin du jour, apprendre à marcher sur le déséquilibre des soirs et des matins comme on s’appuie sur la vie pour s’approcher des bords qui la réinventent.
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Paris dans Hanoi le soir
lundi 9 octobre 2017
Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?
Baudelaire, « Les fenêtres », Petits poèmes en prose, 1869. Angel Olsen, « Windows », (Burn Your Fire for No Witness, 2014
Paris : en coup de vent, comme on dit. D’une ville à l’autre, je perds dix degrés et le mistral. Ici, c’est de nouveau les grandes rues larges, la noirceur rapide des choses, les cafés chaque mètre, la mer si loin. Ici, c’est revenir, c’est bientôt, toujours, repartir bientôt. Dans le train, j’ai passé les trois heures du trajet à répondre aux courriers laissés sans réponse ; je passerai les trois heures du retour à continuer : répondre déclenche d’autres réponses qui exigent d’autres réponses. Dehors, le pays passera aussi sans que je le voie : a-t-il eu lieu ? Dans les rêves, c’est l’allure des êtres à côté du tempo régulier de la vie. Le train, c’est cela aussi – je lirai un peu le journal avec écœurement, à cause du balancement des voitures ou à cause de l’époque ? Peu importe.
Ces images prises à la volée avant d’aller au théâtre : la Loge est au fond d’une cour intérieure. Je ne sais pas pourquoi, je penserai à Hanoï. Je penserai aux vivants entassés là, les uns sur les autres sur vingt mètres de hauteur qui existent sans rien savoir de ceux qu’ils croisent, peut-être. Je penserai aux vies de l’autre côté, juste avant le théâtre : et je penserai : le théâtre, c’est vraiment le contraire de la vie. On s’y rend et on sort, on regardera, on saura – et même ce qu’on ignore. Autour de moi, toutes ces vies : je ne vois pas cela à Marseille. À Marseille, Pointe Rouge est un village étal où la mer bat lentement les jours ; les vies qu’on croise, elles ne se donnent pas toutes ensemble comme dans ces immeubles. Je pense à Hanoi à cause de cela : des immeubles qui se chevauchent et des cris chuchottés dans la nuit. Dans la nuit à Paris avant le théâtre, je pense à cela. Je n’ai plus de voix dans la gorge – depuis deux mois maintenant, la voix me quitte, peu à peu, à force de la tousser –, et l’après-midi a été belle et dense d’échanges, de parler d’une œuvre qu’on voudrait pouvoir traverser et donner, mais ce soir, sans voix devant la ville, je passe dans Paris comme si j’en étais loin, la vie est comme dans ces immeubles, si proches, si immensément loin. De l’autre côté des fenêtres, d’autres vies que les miennes peut-être : et qui, se penchant sur moi, se disent : d’autres vies que les miennes, peut-être.
[1] Pendant le crépuscule civil, le centre géométrique du Soleil est situé entre 0° et 6° sous l’horizon. Les objets sont clairement distingués sans lumière artificielle.
[2] Pendant le crépuscule nautique, le centre du Soleil est situé entre 6° et 12° sous l’horizon. Les marins peuvent naviguer par les étoiles, en utilisant la ligne d’horizon visible comme un point de référence.
[3] Pendant le crépuscule astronomique, le centre du Soleil est situé entre 12° et 18° sous l’horizon. Entre la fin du crépuscule astronomique du soir et le début du crépuscule astronomique dans la matinée, le ciel est suffisamment sombre pour toutes les observations astronomiques.





































